La famille Mokdi était connue dans toute la région. Installée à Blida depuis la fin du dixhuitième siècle, elle y tenait une confiserie traditionnelle qui avait fait sa réputation. C’était une vieille bâtisse bien entretenue, élevée d’un étage composé d’un unique et grand appartement, le domicile familial. Au rezde-chaussée, se trouvait le local qui faisait office de confiserie. D’immenses chaudrons en cuivre étaient alignés contre le mur noirci par la fumée de cuisson au feu de bois. Les grandes cuves étaient vides, les sacs de sucre éventrés. Sur la grande table, le papier d’emballage attendait. Dans l’air flottaient les odeurs de vanille, de citron, de fraise, toutes ces senteurs qui vous rappellent la douce et heureuse enfance. Dans ces lieux vétustes, on y réalisait des loukoums, cette excellente friandise héritée des turcs jadis nombreux dans cette vieille ville algérienne. On y faisait également des dragées aux amandes ou aux cacahuètes, selon la disponibilité capricieuse de ces fruits secs en ces temps difficiles. Les Mokdi figuraient parmi les riches familles arabes de la ville. Adlane, le chef du clan, avait épousé la fille d’un dinandier réputé pour la finesse de ses créations. Elle s’appelait Aziza. Elle fit tourner la tête à plus d’un dans sa jeunesse. Lorsque la maman de Adlane était venue demander sa main, les parents de Aziza étaient trop heureux d’accepter ce mariage et de s’unir avec cette famille de confiseurs, respectable et aisée. Il s’en est fallu de peu qu’un bellâtre désargenté n’arrive à ses fins et n’obtienne sa main. Adlane était furieux ce matin du mois de juin 1919. Ses épais sourcils se fronçaient et les rides de son front devenaient plus visibles, signe d’une grande colère chez cet homme d’habitude si calme. La guerre était finie depuis quelques mois, mais les pénuries en matières premières étaient loin d’être terminées. L’armistice du 11 novembre 1918 avait mis fin à cette guerre meurtrière, cependant une nouvelle race de commerçants sans scrupules faisait la loi sur le marché. Il y eut certes quelques arrestations parmi les plus voraces d’entre eux, mais remplacés aussitôt par d’autres, plus gourmands et plus malins surtout. − Comment, le sucre n’est pas arrivé ? Retourne tout de suite revoir monsieur André et dis lui bien que s’il ne me fournit pas aujourd’hui, j’irais chercher moi-même le sucre à Alger. Adlane s’adressait à son fils Adel, un jeune homme assez timide, son préféré. Adel était lettré, il avait obtenu brillamment son certificat d’études primaires, faisant la jalousie de tout le quartier. − Mais papa, même à Alger il est devenu difficile de trouver du sucre. Attendons la semaine prochaine, il y a un bateau qui va arriver. Monsieur André m’a promis de nous fournir en priorité, répondit Adel à son père d’une voix pleine d’assurance.(…) La famille Bridel avait une petite conserverie qui s’était spécialisée dans le jus d’orange, fruit que l’on trouvait en abondance dans la région riche en vergers créés pendant l’occupation turque et développés lors de la colonisation française. Le couple Bridel était originaire du Limousin. Ses ancêtres, venus dans le sillage des soldats français, avaient coupé tout contact avec le reste de la famille restée en France. Les Bridel habitaient une jolie maison dont la terrasse donnait sur celle des Mokdi. Ils avaient eu deux enfants, Marie la cadette née en 1901 et Jean son aîné de six ans. Dans son enfance, Marie aimait beaucoup jouer avec Adel. Ce dernier lui plaisait beaucoup. Elle en était amoureuse, ce qui n’était un secret pour personne. Les Mokdi et les Bridel s’appréciaient et se rendaient service lorsque la nécessité se faisait sentir. Aussi, ce jour-là, Adlane, après avoir bu d’un trait ce qui restait de son café, alla d’un pas décidé chez monsieur Bridel son voisin. Jacques était son prénom. Madame Bridel vint lui ouvrir et d’un mouvement de tête lui fit comprendre que son mari se trouvait dans le salon. − Bonjour Jacques, ma confiserie est à l’arrêt depuis plus de dix jours faute de sucre, dit-il dès son entrée dans le salon de son voisin. − Je te vois venir avec tes grands sabots, lui répondit Jacques avec un grand sourire. − Où veux-tu que j’aille pour en trouver. Mon fournisseur monsieur André me ment et je sais qu’il en a vendu hier aux Lorenzo de Boufarik, pour leur fabrique de limonade. Il s’est enrichi pendant la guerre et depuis l’armistice il règne en maître sur le marché. − Je te taquine vieux fou. D’ailleurs j’attendais ta visite. J’ai mis trois sacs de côté pour te dépanner, mais à charge de revanche, lui répondit Jacques en lui tendant un paquet de tabac à chiquer à demi entamé. − Merci Jacques, mais n’oublie pas les deux sacs que je t’ai prêtés le mois dernier, lui répliqua Adlane en mâchouillant cet affreux tabac que se procurait Jacques chez un ami qui possédait une petite plantation de tabac à Médéa, une ville voisine. − Mais tu n’as rien compris. Je te rends aujourd’hui tes deux sacs avec un sac pour les accompagner, répliqua Jacques en donnant une grande claque sur le dos de Adlane. Au contraire de Adlane qui était petit, élégant, qui aimait porter des costumes, Jacques Bridel était immense, gros et était constamment vêtu d’une salopette, un béret posé sur la tête, et toujours mal rasé. Il fumait la pipe et aimait le tabac à chiquer. Les deux hommes aimaient discuter ensemble, de choses et d’autres. Ils s’entendaient réellement et se respectaient. Ils devaient leur amitié à une rencontre fortuite chez un fournisseur de sucre à Alger, rencontre qui remonte à une dizaine d’années, bien avant la guerre. Ils étaient voisins depuis longtemps, mais ne s’étaient jamais parlé. Ils n’avaient fait enfin connaissance et engagé la conversation que chez ce marchand de sucre. (…)La guerre d’Algérie était à sa troisième année. Les deux fils d’Ali, le militaire à la retraite, montèrent au maquis pour y participer. Leur mère n’avait plus de nouvelles d’eux, ne savait pas s’ils étaient vivants ou morts. Un jour elle reçut la visite d’une femme qui se disait envoyée par l’organisation du FLN, le Front de Libération Nationale. Elle devait l’informer que ses deux fils avaient été tués dans une embuscade en Kabylie. La pauvre femme ne pouvait même pas faire son deuil. Ce n’est qu’à l’indépendance du pays qu’elle reçut enfin les documents officiels attestant de leur décès. Nombreuses étaient les familles qui restèrent sans aucune nouvelle de leurs parents, pères, fils et époux, partis au djebel pour libérer le pays. Certains sont tombés au champ d’honneur, d’autres faits prisonniers et exécutés sans aucune forme de procès. Les plus chanceux furent ceux qui croupirent en prison jusqu’à l’indépendance. Au plus fort de cette guerre, le quartier Belcourt était au cœur de ces évènements tragiques. Il ne se passait pas de jours sans qu’il n’ y ait une alerte, soit un policier qu’on venait d’abattre, soit un arabe qu’on venait d’exécuter, soit des mesures de représailles de l’armée française. Les « ratonnades » devenaient de plus en plus fréquentes. Les arabes cessèrent d’aller dans les quartiers européens de peur d’être lynchés par une population française retranchée dans son refus d’accepter l’idée d’abandonner ce beau pays à ces arabes. « Pourtant, nous les avons toujours bien traités » se disaient certains pour se donner bonne conscience. Le jeune couple Azzam avait eu quatre enfants. Deux garçons, Nadir né en 1949, Salim quatre années plus tard, et deux filles, Wafa née en 1951 et Badia deux ans après. Sabrina restait à la maison pour s’occuper des petits. Fidèle à l’éducation de sa mère, elle essayait de donner le meilleur d’ellemême à sa progéniture. On pouvait la croiser tous les matins, poussant une poussette de bébé et tenant ses enfants par la main. Elle les adorait et les accompagnait toujours pour la maternelle ou l’école. C’est le cœur serré qu’elle voyait son mari s’éloigner pour rejoindre son établissement. Allait-il revenir sain et sauf. N’allait-il pas tomber dans une de ces rafles où on cherchait surtout à vous humilier par des fouilles à corps brutales. L’autre jour, Elias n’avait pas voulu se laisser fouiller par des militaires, lui un respectable instituteur. En présence de quelques collègues, il avait été obligé de se laisser faire sous les quolibets de la soldatesque. La guerre d’Algérie faisait rage. Les parachutistes de Massu avaient fait leur entrée dans Alger à la grande joie de la population française. Malgré les attentats quotidiens, les perquisitions musclées, les bombes qui explosaient la nuit, le couple réussit cependant à traverser cette tempête sans grands dommages. Adel, usé par les années, se démenait tant bien que mal avec son épouse Marie pour garder ouverte leur station-service. Leur commerce était soumis à de fréquents contrôles de police et devenait objet de convoitise. Régulièrement, la concession de la station-service était remise en question par la société pétrolière qui prétendait vouloir abandonner ce type de gestion. Ce qui n’était pas vrai, la société voulait simplement évincer ce vieux couple devenu encombrant. Elias le gendre, par ses relations, arrivait chaque fois à écarter le danger, mais jusqu’à quand ? A Blida, la confiserie familiale des Mokdi était à l’abandon. Les grands-parents ne pouvaient plus la faire fonctionner. Leur fils Ali, l’officier en retraite, avait mal tourné. La boisson et les femmes lui ont fait perdre toute raison. Il dépouilla ses parents pratiquement de toutes leurs économies. Sa grande sœur Zohra s’était enfermée dans un silence inquiétant. Elle ne parlait plus qu’à sa mère la vieille Aziza. C’est la mort dans l’âme qu’Adel allait de temps en temps à Blida constater les dégâts. Il se reprochait parfois d’avoir été à l’origine de cette dégradation. Il n’aurait peut-être pas dû laisser la confiserie à la charge de ses vieux parents. Mais que pouvait-il faire d’autre à l’époque ? Il devait penser à assurer son avenir, à sa petite famille. Bref, un sentiment de culpabilité l’envahissait lorsqu’il y pensait.(…)Elias aimait discuter avec son vieux beaupère Adel de tous ces évènements. Adel venait d’accomplir le pèlerinage à La Mecque avec son épouse Marie devenue Hadja Merieme. Le vieux Adel était désormais appelé Hadj Adel, ce qu’il détestait. Il expliquait que le titre de Hadj n’est donné que provisoirement aux pèlerins lorsqu’ils se trouvaient en Terre Sainte. Une fois le pèlerinage terminé, pourquoi devait-on continuer à les appeler Hadj, c’est ridicule disait-il. Mais les habitudes sont tenaces. Une nuit de février 1993, la station-service de la famille Mokdi avait pris feu. Un gigantesque incendie qui n’épargna pas le vieux Adel et son épouse. Ils moururent ensemble étouffés par la fumée, probablement dans leur sommeil. Les pompiers n’avaient pas pu les ramener à la vie. On n’a jamais su si cet incendie était accidentel ou d’origine criminelle. Les actes terroristes se multipliaient dans tous le pays mais, jusque là, les villes étaient épargnées. Nadir le journaliste refusait de croire à l’origine criminelle. Son frère Salim était persuadé du contraire. Son magasin de pièces détachées avait été par miracle épargné par les flammes. −¬ Mais ouvre donc les yeux. Tu sais bien que dans le voisinage se trouvent des sympathisants islamistes qui détestent notre famille, répétait Salim. − Tu te trompes, votre grand-père a été toujours négligent sur le plan de la sécurité. Je lui ai demandé à maintes reprises de changer l’installation électrique qui datait de la première guerre mondiale. C’est ce qui a causé l’incendie de la grande cuve d’essence, j’en suis sûr, lui répondait calmement son père Elias. − Papa, dans ta retraite dorée tu ne vois rien, tu es aveugle. Moi, j’ai mon magasin ici, je vois tout ce qui se passe, je les entends parler entre eux. Ils préparent quelque chose de terrible. Vous verrez, cela va nous péter à la gueule, renchérit Salim. − Je refuse de tomber dans la paranoïa, je viens de fonder un journal qui doit éviter les erreurs du passé. On se doit de rechercher la vérité et de la dire. Il me serait facile d’accuser les islamistes, mais sans preuve, est-ce sérieux, intervint Nadir excédé. − Je suis de l’avis de votre père, rappela Sabrina. Mes parents étaient trop vieux pour rester seuls dans leur appartement au dessus de la station-service. Mais vous connaissez votre grand-père Hadj Adel, têtu comme une mule. − Oui, il refusait de laisser sa station-service à son gérant, il voulait continuer à tout superviser comme par le passé. Même ma grand-mère Hadja Merieme était d’accord avec lui, ajouta Nadir. − Je me rappelle toujours ces moments où notre grand-mère Marie était traitée d’impie par certains voisins lorsqu’elle sortait servir les clients vêtue d’une salopette pour homme et toujours sa casquette enfoncée sur la tête, dit Salim en se levant pour aller rejoindre des amis qui l’attendaient impatiemment dehors.(…)Au quartier Belcourt, dans l’immeuble abritant le logement du vieil instituteur Elias, un crime atroce allait se commettre. Deux jeunes hommes s’y étaient engouffrés et restaient immobiles pendant plus de deux heures, cachés dans la pénombre sous la cage d’escalier. Cela faisait une semaine qu’ils guettaient l’appartement du vieil Elias. Ils savaient que son épouse Sabrina le laissait quelquefois seul dans la maison pour aller passer la nuit chez son fils Nadir qui habitait dans le quartier chic de Hydra. Depuis quelque temps, Sabrina détestait rester seule avec son époux constamment plongé dans ses journaux et ses livres. Elle avait besoin de compagnie plus agréable, de discuter, rire de tout et de rien. Son vieil époux, très gentil du reste, devenait insupportable à cause de ses manies. Tout ce qu’il demandait, c’était qu’on le laisse à ses lectures et il avait horreur qu’on lui fasse la conversation. Ainsi, une fois par semaine, Sabrina fuyait cette pesante monotonie et allait passer la journée chez son fils Nadir qui, chaque fois, la retenait pour la nuit. Entourée de ses petits-enfants, elle ne voyait pas le temps passer. Lorsqu’elle revenait chez elle, le lendemain dans la matinée, elle était revigorée et pouvait prendre soin de son époux qui feignait toujours de n’avoir pas remarqué son absence. Ce jour-là, Sabrina s’était préparée à aller chez Nadir. Elle se réjouissait à l’avance et était excitée comme une adolescente. Elle avait pris le soin de bien brosser ses cheveux qu’elle teintait régulièrement en blond cendré, seule coquetterie qu’elle se permettait encore. C’était la veille de l’année 2000. Ses enfants voulaient fêter l’évènement, elle aussi. Ce n’est pas souvent qu’on change de siècle. Il fallait marquer cette nouvelle ère comme il se doit. Une réunion de famille, un bon souper, cela suffisait amplement par ces temps incertains. Depuis un mois, on ne parlait que du bug informatique qui menaçait de dérégler et paralyser tous les systèmes informatiques de la planète. Tout le monde se préparait à affronter cette épreuve annoncée comme terrible par la plupart des commentateurs des télévisions étrangères, relayés par des experts qui prédisaient la catastrophe. Certains patrons d’entreprise passaient des nuits blanches dans l’attente de la tragédie annoncée.
(…)C’est au lendemain de l’attentat du 11 septembre 2001 que la famille Azzam vint s’installer en France. Ce n’était pas le meilleur moment pour le faire. Au pays de Voltaire, on voyait des terroristes partout. On commençait à soupçonner tout le monde, une véritable psychose s’était emparée du monde occidental. Cet attentat aura réussi à braquer les projecteurs de la planète entière sur le monde musulman, pour le meilleur et pour le pire. Les américains n’hésitèrent pas à organiser des enlèvements de personnes uniquement parce qu’elles étaient soupçonnées d’activités terroristes et à les emprisonner illégalement, sans aucune forme de procès, à Guantanamo, une prison de très haute sécurité spécialement créée dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Ces enlèvements musclés se firent souvent avec la complicité passive ou active de certains pays européens peu soucieux du respect des droits de l’homme et de la présomption d’innocence. L’affaire de l’anthrax, que l’on a trouvé dans le courrier de quelques personnalités politiques, vint encore porter la peur du terrorisme à son paroxysme. Le traumatisme était mondial. Dans ces conditions, ces gens venus d’une Algérie tourmentée n’étaient pas très bien acceptés. Après un grand tapage médiatique, l’euro venait de remplacer le franc. Mis en circulation début 2002, il devint la monnaie unique dans seize Etats membres de l’Union Européenne. Sabrina avait plus de soixante dix ans lorsqu’elle foula pour la première fois de sa vie le sol français. L’arrivée de cette monnaie unique l’embêtait beaucoup, elle n’arrivait pas à faire rapidement la conversion. Avec Wafa et ses enfants, elle prit un logement en location rue Ordener, dans le dix-huitième arrondissement à Paris. C’était un minuscule deux pièces et cuisine appartenant à l’une de leurs connaissances. Pas de chauffage, ni d’eau chaude. Mais c’était un pied-à-terre qui leur permettait de rester quelque temps dans la capitale française. La rentrée scolaire approchait, il fallait d’abord penser à inscrire les enfants au lycée… (…)Nadir quitta Alger le lendemain, sans voir ses amis, sans voir ses anciens confrères. Il prit seulement le soin d’acheter un exemplaire de son ancien journal « L’Espoir » pour le lire dans l’avion. Il fut surpris de son contenu. Aucun article de fond sérieux, beaucoup de placards publicitaires. Lorsqu’il le dirigeait il avait rarement des commandes publicitaires. « Et moi qui voulait en faire un journal de référence. C’est devenu un vulgaire journal de réclame », songea Nadir déçu. Quelques jours plus tard, habillé de son costume sombre, Nadir se présentait à son entretien. Un groupe de presse installé au Moyen-Orient voulait des correspondants à Paris. Depuis son arrivée en France, Nadir se démenait tant bien que mal pour trouver du travail, en vain. En désespoir de cause, il s’était mis à fréquenter un café dans le quartier de Barbès et en était arrivé à faire l’écrivain public. Il avait vraiment l’impression d’avoir atteint le fond. La personne qui le reçut était une dame d’un certain âge qui semblait connaître parfaitement le métier. Elle s’était présentée au début de l’entretien, madame Bertin, responsable du service recrutement, région Europe. Elle fut séduite par le parcours atypique de ce candidat qui avait fondé un journal des années auparavant et qui a été contraint de tout abandonner pour sauver sa famille. Nadir avait amené son book, presque l’ensemble des articles de fond qu’il avait écrits en Algérie, depuis l’avènement de la liberté de la presse. (…)Une semaine après, les quatre enfants de Sabrina se recueillaient sur la tombe de Sabrina à Bobigny. Une journée d’automne, froide, triste et pluvieuse. La perte de cette maman admirable venait leur rappeler leur grande solitude. Dans leur quartier d’Alger, un décès était toujours l’occasion pour tous les voisins de manifester leur sympathie aux membres de la famille en deuil. Ici, c’est à peine si une voisine avait présenté ses condoléances à Wafa. Pourtant c’était une dame avec laquelle Sabrina avait entretenu d’excellentes relations. Sabrina avait été le ciment qui avait maintenu la famille soudée dans les pires moments. Ce ciment n’était plus là mais la présence de Sabrina se faisait toujours sentir. Son esprit était encore là, dans les arbres, dans les feuilles jaunes et rousses qui jonchaient le sol, elle était partout. Ses quatre enfants se consolaient en se persuadant que leur maman n’était pas seule, elle était avec Elias son époux, son bien-aimé. Chacun, sous son parapluie, se protégeant maladroitement du vent et de la pluie, pensait que lorsque viendrait son moment de quitter ce bas monde, ses propres enfants auraient eux aussi à résoudre cette douloureuse question d’enterrement. Pour certains cela irait de soi et ce serait la France. D’autres, peut-être, penseront à l’inhumation en Algérie, comme pour ne pas perdre l’attache avec leurs origines. Chacun se disait qu’il n’avait pas le droit d’imposer à ses enfants le lieu de sa dernière demeure. Dans ces circonstances pénibles, avoir le choix n’est pas un cadeau, bien au contraire, c’est toujours une remise en question. En optant pour le cimetière de Bobigny, le dernier pas avait été franchi par Nadir, son frère Salim et leurs deux sœurs Wafa et Badia. Dans leur peine, ils se persuadaient que tout revient à la terre, où qu’elle soit….
Extrait de « Sur deux rives », roman de Abdelaziz Agar
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