L’ivrEscQ : Quelle est la figure familiale qui vous a marqué ?
Abdelkader Djemaï : C’est celle de mon grand-père paternel. J’étais le seul garçon d’une fratrie et il était le plus proche de moi, avec son costume traditionnel, son turban et sa gentillesse. Il ne parlait pas beaucoup, mais il avait une présence formidable. Je l’évoque notamment dans Zohra sur la terrasse à travers l’atmosphère de l’époque, de certains faits et des souvenirs que j’en ai gardés. Je crois que j’ai une mémoire en noir et blanc, mais pas au sens dramatique ou nostalgique. J’aime, par exemple, les films des années 1950, et ceux, que j’ai vu après l’Indépendance, entre autres ceux d’Elia Kazan et de Truffaut. Il me semble que le noir et blanc a une tonalité littéraire plus grande que la couleur. Mes jeunes années sont assez présentes dans mes livres, je vais y puiser des choses ; plus j’avance en âge, plus j’y reviens, le rétroviseur est toujours-là. J’ai eu une enfance matériellement difficile, mais combien heureuse sur le plan familial.
L.: Et le grand-père, il faisait quoi dans la vie ?
A.D. : C’était un modeste maquignon. On le retrouve également dans mon premier roman Saison de pierres paru en 1986, à L’ENAL. Je me souviens des moutons et des chèvres qui piétinaient, la nuit, le sol caillouteux de la petite cour. J’ai grandi avec ce côté campagnard. A Oran, je suis né en bord de ville ; c’est-à-dire qu’il me suffisait de traverser quelques rues pour être dans les champs. La campagne, le paysage sont ainsi assez présents dans ce que je fais.
L.: Le village du grand-père, ce n’est pas à Oran ?
A.D. : Les miens sont originaires de la plaine de la M’Lata, à une soixantaine de kilomètres d’Oran. Mon père est né à Tafraoui, ma mère à Oued Sebbah. Leurs parents se sont installés à Oran dans les années 1920. J’appartiens à une famille nombreuse, avec des tantes, des oncles, des cousins. Parce que je la porte en moi ; cette histoire familiale me semble constituée un bon matériau d’écriture.
L.: Alliez-vous souvent chez votre grand-père ?
A.D. : Oui, je suis né à la cité Petit, dans sa maison. Vers 8 ans, on a déménagé, à vingt minutes de chez lui, dans le quartier de Maraval. Ce jour-là, mon père avait loué une charrette et m’avait demandé de monter à l’arrière pour surveiller les quelques affaires que nous avions, des couvertures, des oreillers, un braséro, une meïda, un quinquet et un peu de vaisselle. J’ai encore dans l’oreille le pas du cheval. J’en parle dans Saison de pierres et dans Une ville en temps de guerre. Mon père avait la bougeotte. A Maraval, on a déménagé au moins quatre fois et il me fallait trouver de nouveaux copains, heureusement que j’allais à la même école. Je crois que j’ai gardé de cette période une certaine forme d’errance ; à la fin de l’adolescence j’étais dehors et dehors est un grand pays, comme disait un poète. En 1970, devenu journaliste à La République, je découvrais les hôtels, l’Algérie et d’autres pays.
L.: Pourquoi déménagiez-vous aussi souvent ?
A.D. : Parce qu’on habitait dans des maisons collectives qui réunissaient, autour d’une cour, plusieurs familles qui vivaient chacune dans une pièce ou deux. Les hommes frappaient à la grande porte d’entrée, sur le sol avec leur matraq ou toussaient, pour que les femmes qui se trouvaient dans le haouch qu’ils allaient traverser, entrent dans leur foyer. J’ai rapporté cela dans Sable rouge, il y a toujours une part d’autobiographie dans mes livres.
L.: Votre père partait parce qu’il y avait eu des histoires ?
A.D. : Des histoires de voisinage, qu’enfant, je ne saisissais pas beaucoup. Mon père a fait plusieurs petits métiers, notamment manoeuvre et journalier. On était cinq dans une seule pièce. J’étais l’aîné. J’ai toujours dans le nez l’odeur du café que ma mère préparait à mon père quand il partait à 5 heures du matin pour chercher du travail. Quand on le voyait revenir vers midi, ça voulait dire qu’il n’en avait pas trouvé, que la journée était perdue. Ses rares bulletins de salaire ressemblaient, je me rappelle, à des petits rubans de papier.Mes parents ne m’ont jamais imposé ce que je devais faire. Comme mon père, j’ai toujours eu le besoin, la volonté de travailler, cela ne m’a jamais quitté. Quand j’écris, j’ai l’impression d’être en vacances car j’ai la chance de faire un métier que j’aime. Pour moi, un écrivain, c’est quelqu’un qui est assis au milieu des autres et qui cherche les mots pour raconter leurs vies, leurs histoires et, bien sûr, la sienne. Ce n’est pas un joli poisson d’aquarium qui passe toute sa journée à tourner en rond et si son propriétaire ne lui donne pas de graines, il meurt. Il est plutôt un poisson d’oued, de rivière, de fleuve, de mer, il faut qu’il aille chercher sa nourriture. Je ne sais peut-être pas où je vais, mais je crois savoir d’où je viens.
L.: Et votre maman ? Comment était-elle ?
A.D. : Elle a été admirable : elle avait eu onze enfants dont deux sont morts à la naissance ; elle accouchait à la maison, trois jours après elle nous faisait la cuisine. Je ne l’ai jamais entendue se plaindre. Mon père a souvent été malade et avait fait des séjours à l’hôpital. L’un de mes chocs, c’est lorsque, une nuit, elle m’avait réveillé pour me dire qu’il était en train de mourir. Mes parents m’ont lâché les baskets, comme on dit aujourd’hui. Je leur suis redevable de cela. Cela m’a permis de m’autonomiser ; j’ai commencé à gagner des sous à l’âge de 14 ans. Au cours des vacances scolaires je vendais des petits trucs. Assis à l’arrière d’une charrette, j’aidais aussi le vieux Embarek à livrer des casiers de limonade dans les quartiers, et je visitais la ville comme cela, au pas du cheval. A chaque fin de journée, Embarek me donnait deux bouteilles et un peu d’argent. J’ai également été apprenti mitron dans une boulangerie. Avec mes premiers salaires d’enseignant, durant deux ans, dans le primaire, j’ai acheté à ma mère une cuisinière, un frigidaire, tout ce qu’elle n’avait pas.
L: Vous avez passé le concours des bourses pour entrer au lycée ?
A.D. : Non, il y a eu l’OAS en 61- 62, les écoles ont été fermées pendant deux ans. Les CRS et les militaires ont occupé les écoles et l’armée avait installé des barbelés entre les quartiers algériens et européens. La ville était découpée comme une pastèque. Les jeunes essayaient de s’occuper et les adultes se débrouillaient pour survivre. ll y avait une tension dans les quartiers, la solidarité s’organisait. À l’indépendance, le 5 juillet (je n’avais pas encore quatorze ans) on nous a recyclés et j’ai continué ma scolarité. Cette année-là, j’ai eu le Certificat d’études. Après le lycée, j’ai commencé à faire des études de lettres à l’Université d’Es-Sénia, mais d’une manière discontinue, presque fantomatique parce que j’étais accaparé par le journalisme, les places étaient chères et il fallait aider mes parents. Dans mon roman Une ville en temps de guerre, il y a l’histoire du fourgon de la morgue de l’hôpital d’Oran : nous nous étions refugiés à la cité Petit, et le fils aîné de ma tante avait été assassiné par l’OAS. Son cadavre avait été transporté à la morgue, elle y allait chaque jour pour essayer de récupérer sa dépouille. Mais en vain. Elle demanda alors à ma mère d’aller au cimetière d’Aïn-Beïda pour attendre le fourgon. Pendant une semaine, je l’ai accompagnée. Il n’y avait pas de nom sur les cadavres, on ouvrait le linceul pour les reconnaître. Oran avait toujours été fasciste. Nous on ne comptait pas dans cette ville qui était la la plus catholique, la plus antisémite de la colonie, l’extrême-droite était florissante et l’OAS y avait trouvé son royaume. Je le rappelle dans mon dernier roman paru cette année au Seuil La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert. Je suis parti sur les traces de ce prêtre défroqué, amateur d’anisette et de femmes, à Villefranche-sur-Mer, sa ville natale, à Saint-Flour où il a fait son séminaire, à Seilh, près de Toulouse où il a été curé. Le gouverneur général d’Algérie le sollicite, en 1930, pour venir en Algérie parce qu’il avait la réputation d’être un grand sourcier. A près avoir prospecté dans les régions d’Alger, de Constantine et des Hauts Plateaux, il débarque à Oran où l’eau est saumâtre. En 1934, il finit par en devenir le maire jusqu’en 1941. Toujours vêtu de sa soutane et portant le casque colonial, Franco, Mussolini et Hitler composaient sa sainte trinité. Un personnage intéressant en regard de l’utilisation de la religion à des fins idéologiques et racistes.
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