C’est par Claire Etcherelli que j’ai entendu parler la première fois d’Abdelkader Djemaï. J’étais à l’époque (1993) membre du comité de rédaction de la revue Les temps modernes dont Claire fut pendant des années la secrétaire «historique». Elle avait publié en 1967 Elise ou la vraie vie, récit promis à un très grand succès de la rencontre amoureuse entre une ouvrière française et Areski, un jeune arabe, en pleine guerre d’Algérie. L’engagement d’Etcherelli depuis des années auprès des Algériens la rendait particulièrement sensible à leur situation présente, et elle avait été frappée par un manuscrit au titre évocateur : Un été de cendres. Moi aussi, dès la lecture des premières pages, à cause peut-être du contraste entre l’atmosphère de terreur qui régnait sur la ville, et l’espèce d’irréalité où baignaient les propos et l’existence du narrateur. Et puis il y avait l’extrême simplicité d’un style, visuel, touchant, efficace. J’étais en rapport avec un tout nouvel éditeur, Yves Michalon, que j’avais accompagné un peu plus tôt dans diverses missions en Europe de l’Est. Le manuscrit fut accepté dans la maison qu’il venait de fonder.Comme beaucoup d’autres, Abdelkader Djemaï était venu à Paris pour des raisons politiques. L’Algérie était entrée au début des années 90 dans sa «décennie noire», années de confrontations sanglantes entre le gouvernement algérien et divers groupes islamistes. Il avait laissé en Algérie sa famille et ne disposait alors d’aucune ressource, mais la force de son engagement et de sa résolution était intacte, et obstinée. Cela, je l’ai senti dès notre première rencontre dans la petite pièce des éditions Michalon où il passait l’essentiel de ses journées. Nous restions à causer auprès de la photocopieuse, sérieusement, presque cérémonieusement, il portait sur toutes choses le regard intense de grands yeux très noirs qui ne souriaient pas. Ensuite, il y eut son installation à Aubervilliers, et le soutien de notre ami Jack Ralite, alors maire de la ville, toujours attentif à l’art, aux artistes, aux auteurs, à leur sort, aux conditions matérielles de leur existence. Né à Dréan comme Camus, auquel il a consacré un très beau livre, Camus à Oran, en 1995, Djemaï était, on le comprenait tout de suite, de ces écrivains marqués pour toujours par l’histoire mouvementée de leur pays, et qui y puisent une détermination sans failles : celle de faire entendre, dans toute son ampleur, la tragédie banale et quotidienne de vies simples, bousculées par le destin. La suite l’a prouvé, et toute une série de livres, au ton direct, déchirant. J’ai pour ma part une affection particulière pour Gare du Nord, et ses trois «chibanis», vieux travailleurs algériens à la retraite, arrivés en France dans les années 50, et qui terminent leur vie entre la gare, un bistrot et le «foyer de l’Espérance».
Suite de l’article dans la version papier
abonnez-vous à L’ivrEscQ
Il n'ya pas de réponses pour le moment.
Laissez un commentaire