me mettant sur la liste d’attente. Il arrive, parfois, qu’un client se désiste à la dernière minute, auquel cas je serais la première bénéficiaire de cette défection.
J’accepte avec une joie non dissimulée.
Voilà qu’elle grimace de nouveau. Dans la formule Détente à Marrakech le gommage est pratiqué au gant de crin synthétique, l’huile de massage n’est qu’un succédané d’huile d’argan ; quant au massage, il n’excède pas le quart d’heure.
Elle soupire navrée :
— Que voulez- vous pour cinquante euros on ne peut pas avoir le paradis.
Il y a bien moyen d’obtenir plus de temps de massage, mais je dois reconsidérer mon choix et opter pour les soins bio de la formule Détente au Paradis. Avec cette formule j’ai droit au gommage à la poudre de pois chiches finement concassés bio pratiqué avec un gant en fibres de courge bio et un massage d’une trentaine de minutes à l’huile d’amande douce parfumée à la fleur d’oranger – bio, il va de soi. Tout cela pour la somme de cent trente euros.
Je déglutis de travers en pensant qu’elle et son patron sont de fieffés escrocs et je compose rageusement le code secret de ma carte de crédit pendant qu’elle charge mon panier d’osier d’un peignoir rose en éponge, de serviettes de bain, d’un gant de crin et d’un sachet de poudre de pois chiches.
Elle me donne encore un bracelet en caoutchouc numéroté cinquante- quatre que je passe autour de mon poignet, et je suis la flèche lumineuse donnant la direction des vestiaires féminins. Je range mes vêtements dans mon casier, prend mon panier d’osier avec mes affaires de bain, j’emprunte un couloir tout en courbe balisé de bougies, de brûle- parfums exhalant l’odeur exquise du jasmin et je débouche sur un patio dont les murs sont ornés de fresques évoquant le paradis tel que se l’imaginent les musulmans. C’est un ciel de lumière céruléenne, un tapis de verdure sans fin, des ruisseaux d’eau vive, de lait et le miel. Il y a encore des palmiers aux ombres géantes sous lesquels se prélassent des odalisques aux seins lourds.
Je suspends mon peignoir et le panier d’osier à un portemanteau et je fais le tour de ce patio à la recherche du salon de massage. Allongés sur des chaises longues, des hommes et des femmes à demi- nus papotent en riant, d’autres se relaxent dans des poses lascives sur une dalle chaude. Dans la piscine d’eau froide couverte d’une verrière laissant entrer le bleu de la nuit et les étoiles, deux hommes nagent en poussant des grands râles à chaque brassée. Près des douches embuées de vapeur chaude, un écriteau tout juste visible indique que les salles de repos et de massage sont au sous- sol. J’aimerais zapper l’étape gommage pour accéder tout de suite au massage mais c’est impossible. Il y a un protocole à respecter. Un : salle de vapeur. Vingt minutes maximum. Deux : gommage. Trois : Douche et piscine. Quatre : salle de repos. Cinq : massage.
Une femme de service dont le visage, le teeshirt et le pant court dégouttent d’eau me réclame mon bracelet ; elle m’appellera par mon numéro pour le gommage. Je lui remets mon bracelet et j’entre dans la salle de vapeur. Une forte chaleur mêlée d’odeur d’eucalyptus me prend à la gorge, je vacille et m’assois sur un banc de faïence entre le couple de fille- fille et une femme couchée sur le dos, noyée de sueur, les yeux mi- clos, la poitrine à nue. On la croirait morte. La chaleur humide montant des soupiraux afflue par vagues : l’engourdissement me gagne. Mon corps s’amollit, je glisse lentement sur le dos, pose ma main droite sur mon cœur ; il cogne sauvagement. Près de moi, le couple de fille- fille se murmure des mots doux et c’est beau.
— Cinquante- quatre !
La femme de service doit répéter deux fois mon numéro pour que je sorte de ce bel étourdissement. Je retourne à mon portemanteau, je reprends mon panier et me laisse guider jusqu’à la salle de gommage.
Nous sommes plusieurs femmes et hommes étendus sur le dos, immobiles sur des tables en carrelages blancs. La matrone à qui j’ai à faire a l’âge d’être grand- mère, pourtant elle déborde d’énergie virile.
Elle me saupoudre le corps de poudre de pois chiches puis elle m’attaque vigoureusement. Et que je te frotte le dos, la nuque, les bras, les cuisses, l’entrecuisse, les plantes des pieds ; voilà pour le côté pile.
Idem pour le côté face, les épaules, les bras, les poignets, les mains, les doigts. Pour la poitrine elle pince une bretelle de mon soutien- gorge pour que je comprenne que je dois l’enlever. Elle me frotte les seins avec la même ardeur. Je pousse des petits gémissements de douleur. Elle reste imperturbable. Et le ventre, et les cuisses, et les genoux, et les mollets, et les chevilles, et les orteils. Je chauffe de partout. Pourtant je ne saurais dire pourquoi mais il y a quelque chose de jouissif dans cette souffrance- là. Elle a fini de me décaper, elle m’asperge au jet d’eau fraîche pour chasser les résidus de peaux mortes qui me souillent de la tête aux pieds. Puis elle tapote ma cuisse pour que je cède la place au suivant. Et c’est le corps rougi et endolori que je descends dans la salle de repos ; une autre femme de service m’attend au bas de l’escalier. Comme sa consœur, elle me réclame mon bracelet pour m’appeler quand viendra mon tour. La lumière bleutée de la salle rend les peaux plus roses ou plus brunes, c’est selon. De chaque côté des murs tapissés d’images d’Orient, il y a d’épais matelas noirs et, dans ce silence absolu, une serveuse qu’on croirait sortie d’un paradis musulman sert à qui le désire du thé à la menthe et des maroutes au miel.
Je m’allonge sur un matelas. Pas n’importe lequel, le plus proche des cabines de massage d’où les yeux grands ouverts, je ne perds rien de ce que se passe autour de moi. Chaque fois qu’une personne sort d’une cabine, la femme de service ramène un nouveau client. Il est vingt- deux heures, la salle de repos s’est bien vidée. Nous ne sommes plus que cinq : le petit monsieur à la mèche folle, un autre type recroquevillé en chien de fusil sur son matelas et, là- bas, près de l’escalier, le couple de fille- fille.
Soudain, Léo apparaît sur le pas de la porte de sa cabine en bermuda à grosses fleurs, le torse nu, une paire de claquettes aux pieds ; ses yeux sont cachés par d’étranges lunettes cerclées en verre teinté, pareilles à celles des plongeurs. Une femme sort derrière lui, elle le remercie en rajustant les bonnets de son soutien- gorge. Léo sourit, s’adosse maintenant contre le chambranle de la porte en faisant craquer ses doigts les uns après les autres. La femme de service vient chercher le petit monsieur qui remet de l’ordre dans sa mèche en filasse avant de pénétrer dans la cabine.
J’ai hâte d’être seule avec Léo, pourtant je redoute l’instant. Je me demande si je ne me suis pas enfiévrée trop vite, trop fort, pour rien, car il me remonte en mémoire, comme un vieux dégueulis, ma dernière histoire d’amour.
Elle avait commencé le vingt et un juin. Comme chaque année, au premier jour de l’été, le Magazine funéraire avait organisé une fête à l’hôtel Meurice pour que les célibataires de la profession rencontrent l’âme sœur avant les vacances. Un type qui tenait une pompe face au cimetière d’Aubervilliers m’avait accostée. Il s’appelait Charles. Il avait plongé dans un abîme de désarroi affectif depuis que son épouse l’avait plaqué pour un concurrent, directeur de plusieurs concessions Action Funéraire en région parisienne.
Charles me trouvait à son goût. Mes sourires, mon esprit, ma conversation, mon chiffre d’affaire, tout lui convenait. Où presque. Il n’avait qu’une réserve : il me voyait ronde, pas beaucoup mais assez pour m’en faire la remarque. Moi, tout commun, tout cœur brisé, tout tourmenté qu’il était, il me convenait pour envisager une suite. On s’était retiré à l’écart de nos collègues sur la terrasse de l’hôtel surplombant les jardins des Tuileries et on s’était débridés au vin blanc.
Quand l’alcool avait fait son effet, il m’avait embrassée sur la nuque puis sur la bouche. J’avais minaudé pour la forme : « Non, pas comme ça, pas si vite, j’ai besoin de mots d’amour pour me laisser aller. »
Comme il devenait plus pressant et que je sentais monter en moi le feu du désir, je m’étais abandonnée. L’étreinte avait été brève, violente, mais elle m’avait fait du bien parce que ça faisait des mois que je n’avais pas fait l’amour.
Nous nous étions revus le lendemain soir pour unir nos solitudes en dînant sous la frondaison des platanes du restaurant des Buttes- Chaumont.(…)
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