Par Nadia SEBKHI
Feraoun était membre de l’Armée de libération nationale (ALN). Lorsqu’il avait écrit le Journal qui pouvait lui porter préjudice avec les militaires français, sa position était claire…
L’ivrEscQ : Ce numéro de L’ivrEscQ est consacré à Mouloud Feraoun. On a besoin de connaître davantage l’écrivain, qu’était votre père, notamment sa famille quand on sait qu’il l’évoque dans les Lettres, le Journal…
Ali Feraoun : On était une famille de sept enfants, quatre filles et trois garçons. Les premiers enfants sont des filles, on voulait probablement avoir beaucoup de garçons, voilà pourquoi la famille s’est élargie. Il faut placer les choses dans leur contexte et, vous savez, une famille est lourde à porter surtout lorsqu’on est instituteur dans une Algérie colonisée. Un instituteur passe son temps à déménager. Le premier logement de fonction de Feraoun, en 1935, est à Taourirt en montagne. Cette maison kabyle n’était pas un logement décent, c’était le débarras d’une mosquée d’ailleurs, il dormait à côté d’un brancard. Feraoun était quelqu’un de sérieux qui respectait profondément les autres. Il avait du respect pour les autres : lorsqu’il traversait la montagne pour descendre enseigner, il mettait son burnous tombant sur le visage par pudeur parce qu’il respectait la collectivité, notamment la femme, d’ailleurs, il saluait des personnes sans savoir si elles étaient homme ou femme.
L. : Parlez-nous de l’éducation qu’il a donnée à ses enfants, notamment le niveau scolaire…
A.F. : Il aimait l’enseignement. Lorsqu’il se marie en 1938, il obtient un poste dans la commune de Béni Douala. En 1939, Zedjiga, ma sœur, est née. Mon père la met en classe avec les garçons, ce qui provoque une colère sombre chez mon grand-père. Zedji a fait des études dans des classes de garçons. Pour Feraoun, c’était indiscutable, la fille doit faire des études, tout comme le garçon. Il croyait beaucoup en les aptitudes de ma sœur. Dans une lettre adressée à Camus, il lui confie : « Je suis sûr que Zedji aura son bac alors qu’Ali ne l’aura pas. »
L. : Dans une lettre adressée à Roblès, il disait : « Il faut dire que la carrière d’instituteur est considérée dans nos villages comme source de bonheur et qu’il ne faut pas chercher autre chose. Je suis de ceux qui ont atteint leur idéal »…
A.F. : Seulement, il n’était pas dupe. Il a même dit dans une lettre au recteur qu’il aimait son travail. Lorsque De Gaulle reçoit Feraoun au Quai d’Orsey ; d’ailleurs Feraoun était parti pensant que c’était une convocation, De Gaulle lui propose de représenter la France aux Etats-Unis comme attaché culturel en 1961. Feraoun a très mal vécu cela, il écrit plus tard une lettre manuscrite au recteur, je cite un fragment : « (…) L’idée d’avoir à m’élever sous la hiérarchie administrative grâce aux circonstances particulières s’est installée en moi, je vous le confesse, dès mon départ et je me suis résolu à prendre l’avion que par déférence pour vous-même. Un peu aussi, il faut l’avouer, parce que je croyais qu’on me faisait un devoir devant lequel il m’apparaissait inélégant de me dérober. Or il s’agit plus simplement d’une faveur. Je me sens à l’aise pour refuser cette faveur (…). » En fait, l’idée de gravir les échelons de la hiérarchie à cause du malheur des siens lui pesait beaucoup. Il faut savoir que Feraoun aimait son métier, et cela lui suffisait, il était un homme comblé ; pourtant à l’époque, Feraoun se disait instituteur, alors qu’il était inspecteur de l’enseignement agricole. Il a compris qu’on voulait l’utiliser au moment où la France disait que les fellagas étaient une poignée de voyous et que la France a fait du bien en Algérie.
Feraoun était furieux que De Gaulle, qui connaissait sa valeur, le prenne pour un margoulin. D’ailleurs, ça transparaît dans son Journal. Il a même discuté de cela avec un général qui commandait la Kabylie, grand homme de culture.
Feraoun dit beaucoup de bien de cet homme, car il comprenait que les Algériens puissent faire leur propre Guerre. D’ailleurs lorsque Feraoun subissait des menaces et des intimidations d’un capitaine zélé, ce général freinait ses ardeurs. Je pense que si on n’avait pas assassiné mon père en cette période, c’est grâce à ce général. Malheureusement, celui-ci a été remplacé par un autre qui a fait l’opération jumelle. Cette opération a écrasé toute la Kabylie.
L. : Vous êtes à Fort-National, vous déménagez à Alger, comment s’est fait ce passage de la compagne à la ville en cette année 1957…
A.F. : On déménage à Alger, à Clos Salembier. Feraoun obtient un logement de fonction, lui qui était inspecteur, a accepté un poste de directeur de collège pour échapper à la pression de la Kabylie. Ses rapports d’inspection, qui sont en ma possession, sont des notes qui lui permettent d’avoir des postes avantageux. À Clos Salembier, il bénéficie d’un logement de cinq pièces. Certes, à Tourirt-Moussa, c’était un monde rural, mais, nous avions à cette époque-là, 1945-1952, la lampe à pétrole, un poste-radio, une cuisinière Chappée, des robinets. On produisait nos légumes de saison dans le jardin de l’école (…)
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