Au-delà du ton dépassant l’amour et la déchéance, l’écrivain Anouar Benmalek ne peut s’interdire, dans son dernier roman Le Rapt, de jauger à l’aune du temps, deux époques de l’Algérie.
L’ivrEscQ : Quel est le point de départ de vos livres, en particulier Le Rapt ? Un fait divers, une colère face au journal télévisé, une hypocrisie de masse ?
Anouar Benmalek : Mon livre est écrit à la manière d’un thriller et je ne vais donc pas exposer trop de détails du livre, afin de ne pas casser la mécanique du suspense. En fait, l’envie d’écrire ce roman m’est venue d’une manière brutale, après deux horribles faits divers survenus. Il y a eu d’abord le kidnapping d’une collégienne dans une commune de la périphérie d’Alger: l’adolescente avait été enlevée à la sortie de son école, violée, assassinée puis jetée dans un terrain vague. Ensuite l’affaire du petit Yacine, qui est l’exemple quasiment caricatural dans sa cruauté. Rappelez-vous que la police n’avait rendu visite aux parents que quelques jours après le kidnapping et que seule l’initiative des voisins de recourir aux services d’un maître-chien avait permis de retrouver, d’ailleurs presque immédiatement, le corps du malheureux enfant à quelques centaines de mètres seulement du domicile familial. Je me suis toujours interrogé sur les causes de cette explosion d’inhumanité. Tous les peuples connaissent ou ont connu ces épisodes de barbarie et nous ne faisons pas exception… « Anouar Benmalek dénonce toutes les formes de violence d’où qu’elles viennent sachant qu’il ne peut y avoir de guerre propre ».
L: Vos romans peuvent se lire de deux manières : il y a une première lecture purement romanesque, haletante, et une autre plus documentaire, empreinte de réalité ; néanmoins, vous vous attardez longuement sur l’aspect vraisemblablement réaliste.
A.B : J’ai beaucoup lu avant d’aborder l’écriture de mon dernier roman. En réalité, l’idée du thème central du Rapt me poursuit depuis plus de dix ans. Beaucoup de mes lectures étaient, consciemment ou non, déjà orientées dans ce sens. Une dernière raison a précipité ma décision finale d’écrire Le Rapt. C’est la publication en Algérie même de mémoires d’un certain nombre de moudjahidines « ordinaires », des combattants de la liberté au-dessus de tout soupçon qui racontaient sans fioritures des épisodes terribles d’exactions dont ils avaient été victimes ou témoins.
L: En vous lisant, on a l’impression que vous souhaitez informer le lecteur sur certains sujets qui vous tiennent à coeur ; on ressent chez vous une inquiétude envers maints événements, sans nullement tomber sur l’apologie du pathos, est-ce que l’écriture vous aide à la gérer ?
A.B : J’insiste : mon dernier livre n’est pas un livre politique, c’est un roman où des personnages ordinaires sont confrontés à des forces qui les dépassent et qui, parce qu’ils aiment à la folie ceux qui leur sont proches, vont aller jusqu’au bout d’eux-mêmes. Mon livre est une expérimentation sur le thème : qu’aurais-je fait, qu’aurions-nous fait, à la place des personnages du roman, si quelqu’un avait kidnappé notre enfant et nous ordonnait de commettre un forfait? Ça, c’est une inquiétude qui me taraude. Ainsi, j’essaie de la gérer, comme vous le dites, à travers l’écriture de mes romans. En réalité, ce livre ne concerne pas seulement les Algériens. À un certain moment dans le roman, je fais intervenir un militaire français qui a fait partie d’un DOP. Rappelons ce que sont les sinistres DOP — départements opérationnels de protection. Sous ce nom volontairement banal, se dissimule un rouage essentiel de l’armée française, où la torture, désormais officielle, contre les rebelles à l’autorité coloniale prendra toute sa place dans la panoplie des armes de guerre dirigées contre le peuple algérien, à l’égale des mitraillettes, des tanks et des avions de chasse. Disons qu’il y a deux grands sujets dans mon livre : il y a les Algériens en butte à l’armée française, et il y a les Algériens en butte à d’autres Algériens. C’est une profonde colère et une profonde compassion pour mon peuple qui m’ont guidé dans l’écriture du Rapt. Les personnages de mon livre conservent aussi leur propre idée de la morale : il y a Aziz, le père de la fille enlevée qui développe une haine envers lui-même parce qu’il a tué quelqu’un. Le père de sa femme, un maquisard qui, malgré lui, a participé à Melouza, et qui finit par se suicider.
L: Dans Le Rapt, votre écriture paraît encore plus épurée, plus nue. On ressent que vous allez au mot le plus juste, au plus près de ce qu’il est censé dire ?
A.B : Je ne sais si mon écriture est plus épurée. Ma seule règle d’écrivain est la suivante : faire en sorte que le lecteur ait envie de tourner une page, puis la suivante, et ainsi de suite jusqu’à la dernière ! Je sais que je suis dans cette « attente » de lecteur quand moi-même je « brûle » de connaître la fin de mon livre. Je n’avais pas la moindre idée de la fin du Rapt en le commençant. Je peux vous assurer qu’aux trois quarts du livre, j’étais encore dans les mêmes dispositions d’ignorance quant au destin à « infliger » à chacun de mes personnages. Pour un écrivain, cette attente perpétuelle du dénouement est parfois éprouvante, mais lui donne la force de se mettre à sa table de travail chaque jour que Dieu fait parce qu’il « veut » connaître la fin de son livre, un peu comme si cette fin existait indépendamment de lui. S’il y a du suspense dans mes livres, ce suspense existe d’abord pour moi !
Une caractéristique qui me semble, au contraire, toujours aussi essentielle, c’est la présence du corps, sexué ou non, pour décrire les comportements des personnages. Nous sommes une société très étrange de ce point de vue. Je soutiens cependant, que, de livre en livre, une constante demeure dans ce que j’écris : mes romans sont avant tout des histoires d’amour !
L: Après avoir « démystifié « l’époque de l’Andalousie du XVe siècle dans Ô Maria, comme par lubie du temps, vous revenez avec Le Rapt qui nous laisse stoïquement désarçonnés ; autrement dit, pourquoi ces réminiscences de ce qui doit être pansé en Algérie?
A.B : L’Algérie est malade parce qu’elle a trop souffert, et a peur que ces souffrances se répètent ! Nous croyons, en tant que nation, qu’ « oublier » une tragédie, c’est en nier l’existence : c’est exactement ce qu’est censée rechercher l’autruche quand elle enfonce sa tête dans le sable. Mais, évidemment, cela n’empêche pas le danger de continuer à exister et, pis, de devenir encore plus pressant, puisqu’on ne prend plus les précautions élémentaires pour s’en prémunir. « Se rafraîchir » la mémoire, c’est, au contraire, un acte salutaire.
L: Votre talent est exprimé par des idées sous des formes variées : le phrasé de Ô Maria est bien différent de celui du Rapt qui reste aéré et poignant. Est-ce que le temps historique de deux périodes différentes ne serait pas la cause ?
A.B : Bien entendu : le seizième siècle n’est pas le vingtième ou le vingt-et-unième siècle. Le Rapt est peut-être encore plus caustique qu’Ô Maria. J’y fais même intervenir des singes, des Bonobos, qui jouent un rôle non négligeable dans l’économie de mon roman. D’abord parce que nous avons tendance à oublier que nous sommes aussi des animaux et que la part instinctive qui régit nos réactions en apparence les plus rationnelles reste forte. Dans le livre, les Bonobos constituent un clin d’oeil sarcastique à l’intolérance pudibonde de notre société. Dans un autre registre, si nous considérons ces magnifiques Bonobos (nos cousins les plus proches dans le règne animal) comme des êtres auxquels on ne doit aucun respect, rappelons-nous qu’on est toujours le singe de quelqu’un : les colons ne considéraient pas vraiment les Algériens comme des êtres humains à part entière. Nous étions une sous-espèce d’homo sapiens, une sorte de Deuxième collège dans l’ordre de l’humanité.
L: L’être évolue constamment chez Anouar Benmalek, dans cet inconfort situé entre ce besoin d’exister et «son silence tacite». Est-ce que vous n’essayez pas d’avoir des solutions intermédiaires fondées implicitement sur le rappel à l’ordre de la mémoire ?
A.B : C’est peut-être pour cela que j’use encore plus dans ce livre de la première personne du singulier que je fais endosser successivement aux personnages les plus importants du roman. Le « je » a cet avantage que vous vous identifiez pleinement en tant que lecteur à celui qui raconte, et que vous finissez par accepter plus ou moins ses raisons, parfois même les moins avouables : ses explications deviennent un peu les vôtres. Le passage au « il » permet en fait la distanciation, celle qui rappelle deux choses essentielles : vous êtes un monde à vous tout seul, mais le voisin l’est tout aussi bien ! Chacun voit les choses selon son point de vue, et il y a une multitude de points de vue. Quand on est dans la tête du père de l’enfant kidnappée, on voit ce que pense Aziz, on devient Aziz et on souffre comme Aziz, mais Aziz n’est pas toute l’humanité. On essaie alors de se mettre dans la tête du beau-père, Mathieu : Mathieu c’est quelqu’un qui vient de loin, il a fait partie des DOP, il a torturé des Algériens, etc. On se dit : mais comment va-t-il se justifier, et on se rend compte avec surprise que même un tortionnaire peut se trouver des justifications convaincantes dans son propre monde ! Le jeu de yoyo entre le « je » et le « il » est essentiel dans la construction de ce roman.
Suite de l’entretien dans la version papier
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