Peut-on parler autrement qu’à la première personne pour évoquer le travail de critique ? Le lecteur est seul avec lui-même quand il lit, il est seul aussi avec lui-même quand il écrit sa chronique, sa critique, et ce ne sont pas les contraintes de la main ou de l’ordinateur avec lequel il écrit qui lui imposent son écriture, son style, la longueur de ses mots, de ses paragraphes. Dans la lecture, comme dans l’écriture, le sujet est renvoyé à lui-même. Ses proches savent bien le lui faire entendre quand il leur arrive de leur reprocher de ne pas être avec eux, de s’isoler dans un monde à part. Et pourtant la critique a pour objectif d’ouvrir le livre à l’autre. Quoiqu’il en soit, le critique –et il en a fait le choix– se trouve dans une situation particulière, pris en quelque sorte entre le marteau et l’enclume, entre l’auteur du livre recensé et le lecteur de sa critique, et aussi à l’inverse entre le lecteur et l’auteur. De l’auteur, il peut craindre que celui-ci ne se sente trahi ou attaqué, voire attaqué personnellement, ou mécontent, étonné de son compte rendu. Et le critique sait bien que l’auteur a toujours la possibilité de s’adresser ailleurs – directement au directeur de la revue, ou d’adresser un autre texte, une «mise au point» dans une autre revue, sans compter en France les possibilités juridiques liées à la notion ambiguë de droit de réponse. Ceci peut parfois peser dans les modalités de l’écriture, dans les choix des mots de la recension. A l’extrême on peut appeler cela, selon les contextes, du respect pour l’œuvre ou l’auteur, ou de la discrétion, voire de l’autocensure. Est-ce mieux que le renvoi de l’ascenseur parfois pratiqué parmi les intellectuels ou les universitaires ? Par honnêteté comme pour sa crédibilité, la lecture critique du chroniqueur doit systématiquement maintenir ouvertes – pour les rendre inopérantes – les tenailles de ces étaux. Quant à la réaction possible du lecteur, son rapport à la critique littéraire est marqué d’un dédoublement éventuel. Si l’objectif d’une recension critique est de porter à l’attention du critique un ouvrage, de le faire lire, le lecteur, après la lecture du compte rendu, gagnera le livre, en quelque sorte s’y réfugiera. Et à la suite de sa lecture, ou de sa tentative de lecture – car fondamentalement ce n’est pas parce qu’un critique qu’on apprécie a aimé un livre qu’on arrive à y pénétrer soi -même – le lecteur pourra porter un second jugement très différent et très opposé de la première impression de lecture de la critique. En somme, une recension, un compte rendu, une critique est lue deux fois : une fois avant la lecture du livre incriminé, une seconde fois après. Plus que dans la création, le critique au moment de la rédaction de son papier est directement renvoyé à luimême, à la pertinence de ce qu’il a pris l’audace et la prétention d’écrire. On le voit bien, une critique n’est pas simplement une impression de lecture – même si elle est aussi cela, mais une entrée en lecture, une entrée en soi-même. Comment le texte consonne-t-il en moi-même et peut-il con-sonner en d’autres ? C’est en tout cas un des critères que j’emploie en rédigeant mes papiers.
Suite de l’article dans la version papier
abonnez-vous à L’ivrEscQ
Il n'ya pas de réponses pour le moment.
Laissez un commentaire