Mesdames et Messieurs de l’Académie,
Permettez que je vous relate mon unique rencontre avec Hector Bianciotti, celui auquel je succède au fauteuil numéro 2 de l’Académie française. D’abord une longue digression –il y en aura d’autres durant ce dis-cours en forme de récit, mais ne vous inquiétez pas trop de cette vieille ruse de conteur, on se retrouvera à chaque clairière. C’est Legba qui m’a permis de retracer Hector Bianciotti disparu sous nos yeux ahuris durant l’été 2012. Legba, ce dieu du panthéon vaudou dont on voit la silhouette dans la plupart de mes romans. Sur l’épée que je porte aujourd’hui il est présent par son Vèvè, un dessin qui lui est associé. Ce Legba permet à un mortel de passer du monde visible au monde invisible, puis de revenir au monde visible. C’est donc le dieu des écrivains. Ce 12 décembre 2013 j’ai voulu être en Haïti, sur cette terre blessée, pour apprendre la nouvelle de mon élection à la plus prestigieuse institution littéraire du monde. J’ai voulu être dans ce pays où après une effroyable guerre coloniale on a mis la France esclavagiste d’alors à la porte tout en gardant sa langue. Ces guerriers n’avaient rien contre une langue qui parlait parfois de révolution, souvent de liberté. Ce jour-là un homme croisé à Port-au-Prince, peut-être Legba, m’a questionné au sujet de l’immortalité des académiciens. Il semblait déçu de m’entendre dire que c’est la langue qui traverse le temps et non l’individu qui la parle, mais que cette langue ne perdurera que si elle est parlée par un assez grand nombre de gens. Il est parti en murmurant : «Ah, toujours des mots» C’est qu’en Haïti on croit savoir des choses à propos de la mort que d’autres peuples ignorent. La mort est là-bas plus mystique que mystérieuse. Ici, on se souvient d’Hector Bianciotti comme d’un homme généreux, élégant et cultivé. Trois qualificatifs qui reviennent dès qu’on apprend quelque part que j’entre à l’Académie française. «Au fauteuil de qui?» «Hector Bianciotti.» «Ah, me répond-on, vous êtes chanceux ! Ça va être facile d’en dire du bien. C’est un bon écrivain et un homme courtois.» J’entends ces commentaires louangeurs à Port-au-Prince, à Bruxelles, à Montréal et surtout à Paris. On vient généralement à une pareille cérémonie pour fêter le nouvel élu, mais beaucoup de gens sont ici ce soir pour entendre ce que j’ai à dire à propos d’Hector Bianciotti. Passerai-je l’examen ? Au lieu de comparaître devant vous, je vais plutôt voir l’écrivain français venu d’Argentine afin de comprendre cet étrange hasard qui nous a réunis sur ce fauteuil.
Comme dans un roman de Proust qu’il ne nomme pas souvent, lui pré-férant Alberto Savinio, mais dont la grande ombre s’étend sur son oeuvre, on remarque chez Bianciotti l’incessant exercice de mémoire où les dé-tails s’accumulent et les analyses se bousculent jusqu’à couvrir parfois la musique intime qui relie les visages aux paysages. Une demi-douzaine de thèmes reviennent presque à chaque livre : la ferme du père, la monotone pampa dont il a tiré des sons plus proches de la musique classique que de la milonga locale, une famille fellinienne, en fait plus proche de Kusturica que de Fellini, avec de gros plans comme ceux sur la grand-mère qui montrent un goût certain pour le cinéma, les départs toujours précipités, l’errance dans les grandes villes, le retour avec son cortège d’émotions confuses, le temps circulaire qui appelle ces étourdissantes répétitions, tout cela fait penser à un enfant qui refuse de descendre du manège mal-gré une peur croissante. Sa curiosité insatiable et son sens aigu des détails signalent une nature inquiète et fiévreuse. L’emploi imprévisible qu’il fait de l’adjectif dans une phrase par ailleurs classique rappelle Borges.
C’est cet homme élégant jusqu’au bout des ongles qui m’a donné rendez-vous au Grand Splendide, un hôtel que je croyais luxueux mais qui se révèle «de troisième catégorie, selon une appellation bienveillante, mais en réalité sinon du dernier tout au plus d’avant-dernier ordre». On peut lire cette note dans Le Traité des saisons qui fait penser, par le titre au moins, à un de ces magazines sur papier glacé et parfumé qui accorde des étoiles aux hôtels, aux villes, aux souvenirs, aux nappes, aux paravents, aux mouches, aux roses et même aux oublis. On imagine qu’Hector Bianciotti y publie des chroniques et que la propriétaire du Grand Splendide ne lui fait pas payer le loyer et les repas en espérant qu’il écrira un article qui saura redonner du lustre à cet hôtel déclassé. C’est là qu’il se terre depuis sa disparition du paysage parisien.
Je le trouve dans la petite bibliothèque, confortablement installé dans un fauteuil recouvert de plastique «d’un rouge chimique». Il interrompt sa lecture pour m’accueillir avec un sourire résigné. Si je rencontre Hector Bianciotti aujourd’hui c’est pour lui faire voir qu’à défaut d’un successeur plus éclatant il y a entre nous des liens si solides qu’ils pourraient justifier un tel choix. Si l’équipe française a gagné la Coupe du monde en 1998 c’est parce que son entraîneur clairvoyant avait privilégié une certaine cohésion parmi les joueurs à cette collection de stars dont il pouvait disposer. Bianciotti qui vient d’Argentine, un des grands pays du football, ne saurait être scandalisé par cette comparaison. J’ai un doute car je viens de m’apercevoir qu’il n’y a pas un seul ballon rond dans toute son oeuvre. L’écrivain qui peut lire aujourd’hui les pensées des autres se fend d’un sourire légère-ment plus détendu que celui avec le-quel il m’avait accueilli. Puis il dépose lentement sur la petite table le livre de Borges sur le bouddhisme qu’il lisait à mon arrivée. J’allais entrer de plain-pied dans ma plaidoirie quand j’ai vu passer cette silhouette reconnaissable par ses joues gonflées et ce regard las d’un homme qui a traversé bien des tempêtes. C’est Oscar Wilde. La propriétaire de l’hôtel le suit dans l’escalier avec un service à thé sur un grand cabaret rose. Je jette un regard à cet homme prématurément vieilli par un injuste procès de moeurs pour revenir à Bianciotti qui m’offre des yeux doux et purs délicatement posés sur un visage nu. Ainsi commence la soirée avec monsieur Bianciotti. Si j’ai pris du retard dans les présentations c’est que je suis en compagnie d’un homme qui dispose d’un temps infini, ce qui n’est pas votre cas, j’en tiendrai compte.
Il est indéniable que ce fauteuil numéro deux que nous partageons a un destin américain. Borges, votre écrivain préféré, et cela pour de diverses raisons, décrit sans ambages les différences entre l’Amérique et l’Europe. Dans Enquêtes il nous présente deux écrivains aux antipodes. D’un côté Valéry, votre Valéry tant aimé, disons plutôt tant admiré car je ne sais pas si on peut aimer Valéry, et de l’autre, Walt Whitman. Pour Borges : «Valéry symbolise d’infinies adresses, mais aussi des scrupules infinis ; Whitman, une vocation de félicité presque incohérente mais titanique; Valéry personnifie glorieusement les labyrinthes de l’esprit ; Whitman, les interjections du corps. Valéry est le symbole de l’Europe et de son déli-cat crépuscule ; Whitman, celui du matin américain.» Si certains points dans ce duel de personnalités vous semblent excessifs, je sais que vous partagez avec moi cette idée extravagante qu’un texte bien écrit contient sa propre vérité.
J’ai remonté le fauteuil numéro deux pour trouver à côté de grands esprits comme Montesquieu un cer-tain François-Jean de Beauvoir, marquis de Chastellux. Cet intellectuel, ami de Voltaire, était aussi un homme d’une certaine bravoure qui participa à la guerre d’Indépendance américaine sous le commandement du comte de Rochambeau. Permettez que je m’arrête un moment sur le nom de Rochambeau. Si le père a fait la guerre d’Indépendance américaine au côté de Washington et qu’il est connu comme étant le vainqueur de Yorktown, si le père était donc du bon côté, le fils fut le pire bourreau envoyé à Saint-Domingue qui de-viendra Haïti après la défaite de l’armée napoléonienne à Vertières. C’est lui, François Donatien Rochambeau, qui fit venir de Cuba des chiens pour chasser les esclaves en fuite. Ah, cher Hector Bianciotti la rencontre de l’Amérique et de l’Europe ne fut pas toujours aussi civilisée que le face-à-face de Valéry et de Whitman imaginé par Borges. Vous-même, vous racontez, d’une manière elliptique certes, la condition misérable de ces Indiens qu’on finit par employer comme main-d’oeuvre sur leurs propres terres. On n’a qu’à constater cette violence si lourdement présente dans la vie quotidienne des petits fermiers venus parfois du Piémont pour imaginer le sort réservé aux premiers habitants de cette terre.
Suite de l’article dans la version papier
abonnez-vous à L’ivrEscQ
Il n'ya pas de réponses pour le moment.
Laissez un commentaire