Pour traiter du thème qui nous est proposé : «De la critique journalistique à la critique universitaire», je retiendrais qu’il s’agit en un mot de la question de la réception d’une œuvre littéraire liée aux postures et moyens de lecture. Tout d’abord un mot sur la formulation de l’intitulé du sujet en débat. En le lisant, implicitement se dit une gradation entre l’une et l’autre critique due à leur différence de statut. Critique journalistique et critique se distinguent d’abord par leurs visées premières, celle d’apporter une information accompagnée d’un jugement pour l’une et pour l’autre de construire un savoir à l’aide de méthodes relatives à des théories en renouvellement et des concepts existants ou de pleine naissance en rapport essentiellement avec les sciences sociales et humaines toutes disciplines confondues. Elles se distinguent aussi par leurs supports que sont les médias en général y compris les revues spécialisées d’une part et d’autre part les essais et travaux de recherche universitaires ; enfin – et sans citer tous les paramètres de différenciation – les deux critiques se distinguent du fait de la qualité de leurs lecteurs, grand public ou chercheurs spécialisés et théoriciens. Il y a donc bien une démarcation au plan de la qualification entre critique journalistique et critique universitaire.Une histoire de la critique littéraire telle que établie par Roger Fayolle par exemple et depuis lors, tout ceux qui s’y intéressent, montre qu’à sa naissance, la critique est d’abord d’essence journalistique, c’est là un fait notoire du XIX° S où beaucoup d’écrivains et de poètes étaient aussi reconnus critiques de leurs contemporains : Balzac, Proust, Baudelaire et j’en passe. Progressivement une mutation se produit à mesure que les disciplines scientifiques gagnaient en spécificité, c’est alors qu’on parla de critique universitaire, devenue véritablement un genre sous le libellé de «théorie de la littérature.» Pour autant, les deux types de critiques ne sauraient être totalement distendus. Dans beaucoup de cas, si ce n’est toujours, elles se font écho parce que l’une et l’autre relèvent du phénomène de communication. Elles se font écho au moins parce que l’une et l’autre ne peuvent faire abstraction du contenu thématique, du contexte d’écriture, (rapport à l’histoire et à la contemporanéité) du contexte de réception, du positionnement de l’écrivain et de celui du lecteur, ce que Robert Escarpit appelle « l’horizon d’attente ». Qu’il s’agisse de l’une ou l’autre critique, il est difficile de se contenir dans le débat littéraire, observer la seule littérarité d’un texte, sans glisser peu ou prou dans le débat d’idée si ce n’est le débat idéologique. A titre d’exemple récent, l’ouvrage de Hend Sadi intitulé La colline emblématique où l’argumentation animée de l’intention à faire prévaloir de l’auteur, repose précisément et presque exclusivement sur la production journalistique des années 50. Mais aussi, nul n’ignore que la popularité immédiate d’un écrivain, qu’elle soit positive ou négative est chronologiquement le fait en premier lieu de la critique journalistique qui n’est pas sans orienter le lecteur sur ses choix et peut-être même dans une certaine mesure influencer sur les nominations aux Prix littéraires, nous avons l’exemple édifiant du cas tout frais de Kamel Daoud gratifié, à juste titre de mon point de vue, de nombreux articles élogieux dès la publication de son roman Meursault contre- enquête, malgré quelques controverses véritablement marginales, en récidive selon le même tempo. Et lorsque la critique universitaire s’exprime, certes ses références sont fondamentalement d’ordre théorique mais ne sont pas exclusives. Les articles journalistes, les interviews, sont aussi convoqués comme moyens étayant une démonstration, apportant une justification le cas échéant. On pourrait même dire, du fait de la multiplicité des sites informatiques que la critique journalistique connait un essor considérable et que par ce moyen de communication la critique universitaire destinée prioritairement à des initiés se démocratise sensiblement. Les organisateurs du présent colloque nous ont invités à parler du sujet en question à partir aussi de notre propre expérience. C’est le cas de notre ouvrage collectif Quand les Algériens lisent Camus publié il n’y a pas tout à fait un an. La particularité de ce livre est d’être une recension aussi complète que possible, sans prétendre à l’exhaustivité du reste impossible me semble-til, des articles journalistiques et travaux effectués sur Camus, l’homme et l’écrivain, et aussi les écrits de quelques personnalités de profession libérale et autres. C’est donc un ouvrage qui dans sa présentation matérielle sépare les articles journalistiques des études universitaires mais qui montre au-delà de la différence de nature des écrits, le recoupement des points de vue aisément catégorisables. Nous évoquions plus haut l’inévitable contextualisation qui dicte un sens à l’écriture et à la lecture. Cela apparait dans le titre retenu de notre ouvrage. il s’agit bien de la lecture des Algériens et seulement eux, car sous d’autres horizons, comme me le confirmait une traductrice norvégienne venue en Algérie il n’y a pas très longtemps pour s’imprégner du pays natal de Camus, approfondir ses recherches de terrain pour parvenir à une traduction la plus fidèle. Elle m’affirmait que Camus est lu dans les pays scandinaves comme un écrivainfrançais, l’écrivain aux grandes idées humanistes et philosophiques, à l’esthétique scripturale toute singulière. Que dans cette approche, la critique occidentale dans sa grande majorité, était souvent déconnectée de la réalité historique du pays natal et de ce qui s’y jouait au moment où Camus écrivait.
Suite de l’article dans la version papier
abonnez-vous à L’ivrEscQ
Il n'ya pas de réponses pour le moment.
Laissez un commentaire