L’ivrEscQ : Parler du cinéma algérien pourrait commencer par quelle époque historique, postindépendance… sachant que celui-ci est passé par trois révolutions : agraire, culturelle et industrielle des années 70…
Lamine Merbah : Je ne veux pas parler de certaines données que tout le monde pourrait dénicher sur internet. Pour ma part, j’aime bien revenir toujours vers l’histoire. Ce qui est intéressant, c’est qu’à partir de certaines données qui sont certes historiques, on peut créer du nouveau. De nouvelles idées. Pourquoi aujourd’hui, le cinéma algérien se trouve dans cette situation ? Pour répondre à cette question, il faudrait sortir de la logique chronologique des évènements et le déterminisme historique. Le cinéma était une chose. Aujourd’hui, il est devenu autre chose. Il a eu des moments de gloire, puis de déclin… ensuite, il est mort complètement. Personnellement, je pense que la cause est due à des approches liées à d’autres éléments culturels, économiques, politiques…
Le cinéma, de par le monde, est lié au développement du peuple lui-même. Il n’est pas un nuage qui passe au dessus d’un pays. Et si on considère le cinéma comme une culture, celle du peuple algérien a des hauts et des bas. C’est, malheureusement, une constatation qui ne concerne pas uniquement l’art cinématographique. Donc, le cinéma algérien a commencé avec un évènement incontournable de l’histoire contemporaine de l’Algérie, la Révolution algérienne. Il est né dans les tréfonds de la lutte pour la libération du pays. Une donnée qui a son importance considérable. L’impact de cette spécificité se retrouve dans son esthétique. Dans son contenu. Donc, les premiers films sont inspirés de la réalité la plus amère vécue par le peuple.
Il a démarré dans nos frontières au sein des QG, avec des combattants, des moudjahidines qui essayaient, au risque de leur vie, de traverser les frontières pour libérer le pays. Ces combattants on été ses parents. Ses premiers acteurs. Ce fait est très important. Les acteurs ne jouaient pas la comédie. Ils la vivaient. Donc, c’est un cinéma collé à la réalité politique, sociale et culturelle. Nous avons vu des réfugiés sous les tentes, des femmes avec leurs habits déchirés… C’était l’Algérie sous la misère coloniale filmée dans des documentaires qui sont ses premiers balbutiements. Le rôle de notre pays était de se libérer et c’était la naissance du cinéma algérien.
L. : Après cette période de lutte pour l’indépendance, le cinéma algérien est resté, en quelque sorte, bloqué sur cette séquence de guerre. Vous dites en même temps que le cinéma, dans son essence, accompagne le vécu de la société. On a comme l’impression que ce cinéma algérien est resté sur un« nuage au dessus du peuple » ! Qu’en est-il exactement, selon vous…
L. M. : Il est resté longtemps après la période de lutte pour l’indépendance dans cette notion d’appartenance à la révolution algérienne. Ce qui a un peu déterminé les décisions politiques de nationalisation des biens algériens. Le cinéma accompagnait la politique de l’Algérie indépendante. Si juste après 1962, on avait décidé de nationaliser les salles existantes, la production, de créer le premier et unique institut de formation cinématographique, c’était pour que celui-ci puisse rester dans ses missions d’accompagner le peuple algérien dans ses projets de société. En 1994, il avait son importance au niveau du gouvernement.
Les gens qui dirigeaient le pays et qui avaient été élus après 1962, ne l’avaient été parce qu’ils étaient connus. Même si nous étions dans une démocratie la plus pointue au monde, Ben Bella, à côté des dix autres plus compétents que lui, aurait été choisi quand même. Il était connu et dans l’esprit du peuple déjà élu grâce à son image pendant la révolution. C’est l’exemple du cinéma qui accompagne le peuple. Le privatiser à partir de 1962, c’était pour faire rentrer de l’argent. Cet état de fait s’imposait de lui-même. Après 1962, afin qu’il puisse continuer à jouer le rôle de mémoire, on a commencé à refaçonner la guerre avec plus de moyens et faire un peu de fiction… Essayer d’être présents dans les festivals, les grandes rencontres internationales…
L. : Justement, pendant longtemps, les Algériens ont confondu le cinéma algérien avec la lutte pour l’indépendance…
L. M.: Il n’y a pas eu beaucoup de films traitant de la révolution algérienne. Plus exactement, treize. Je pense que les gens avaient trop souffert et voulaient voir d’autres thèmes. Cependant, en tout et pour tout, treize longs métrages sur la « thawra », c’est insuffisant. On a voulu passer à autre chose, marquer la différence entre le cinéma et la vie. La vraie ! Celle qui avait un autre sens. Le public voulait du cinéma de Mimi Gamal, des stars égyptiennes, des films indous, Elvis Presley, des films de divertissement. Il rejetait celui autour de la misère coloniale qui les faisait pleurer en leur rappelant leurs souffrances…
L. : La bataille d’Alger reste quand même, à nos jours, un succès phénoménal, ici et ailleurs,parce qu’il est très bien fait, même s’il traite de la révolution algérienne…
L. M. : Assurément ! Je dis tout simplement que les thématiques qui s’imposaient à l’époque,n’étaient pas forcément liées à la Guerre de libération. Le reproche n’est pas fait au cinéaste, loin de là. Il est fait au politique qui n’a pas pesé de tout son poids concernant le cinéma. Il est fort possible que les décisions du politique étaient les bonnes…Malgré cela, la mort du cinéma algérien a été inévitable.
L. : Vous avez évoqué beaucoup plus l’institut du cinéma, ( le seul en Algérie ) qui a été cassé. Pourquoi ?
L. M. : Il a été cassé par la France. L’IDEC était l’école qui formait les cinéastes africains et que l’Algérie en Afrique avec de grands projets comme perspectives, voire toute une industrie. Au moment où les décideurs ont élaboré des lois extraordinaires écrasant de loin celles qui existent aujourd’hui et faites par la grande Dame. L’IDEC a été saboté par la France. Il n’y a pas eu de suivi parce qu’on a cassé la source, l’institut qui aurait pu former des générations entières. La première promotion est sortie d’une manière déjà presque pas indemne. Et on a continué encore de la briser après. L’institut a été cassé en deux. Une partie a été récupérée par les Polonais qui l’avaient créé ; et l’autre par la France qui a envoyé des professeurs de l’IDEC à Cap Matifou où elle avait une école de formation paramilitaire. Ils ont créé là-bas spécialement deux classes et ont pris tout un groupe, des personnes qui se retrouvent aujourd’hui à Paris. Comme par hasard (…)
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