Nadia Sebkhi : De la colonisation en passant par l’indépendance à aujourd’hui où en est l’engagement des femmes par les lettres, les arts et l’image ? Les noms qui vous ont marquée, vous en êtes une, qui selon moi a laissé son nom ?
Djohar Ouksel-Amhis : Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire, les femmes ont toujours affirmé leur existence, leur présence, dans tous les domaines et cela malgré toutes les entraves qui ont tenté de les effacer. Elle a toujours revendiqué sa place dans la société et n’accepte pas d’être enfermée dans un discours misogyne. Malgré son désir de s’assumer tout a été mis en place pour brimer sa personnalité et sa liberté. La situation de la femme est en perpétuelle instabilité, selon les moments de l’histoire qu’ils soient de l’ordre politique, social ou religieux ; elle a toujours été un enjeu des différents parcours, il n y a pas de problème mais une société misogyne qui a fabriqué une image négative. Les rapports hommes/femmes sont de rapport de dominant à dominé et se posent en termes de suprématie masculine. La société patriarcale et néo-patriarcale par ses codes empêche le mouvement des femmes et leur démarche et, au-delà le changement de la société. Pour assurer son autorité, son pouvoir, l’homme infériorise la femme et l’accable de tous les maux. Elle est incapable… elle est perverse… elle est le diable et j’en passe. Elle en est ainsi de la colonisation qui légitime la conquête, la domination en dévalorisant l’indigène et au nom de la supériorité vient civiliser les barbares que nous sommes. Frantz Fanon a bien analysé ces rapports: le Noir est incapable de se prendre en charge ; il a besoin d’une «mère» pour le mettre dans le droit chemin. Il en est de même pour la condition des femmes : mineure, elle a besoin d’une surveillance permanente, d’une protection, d’un tuteur. Le rappel me paraît nécessaire pour comprendre les réactions féminines.
Les femmes refusent d’êtres les absentesde l’histoire, surtout après leur engagement de la guerre de libération. Le rôle de la mère est primordial. «Elle est la gardienne de la mémoire…de la grotte» selon Yamina Mechakra. Un plan symbolique, la grotte signifie enfermement ou protection. La mère transmet «des valeurs», enracine les traditions et, ajoute Mechakra «il faut que la grotte éclate pour que l’on entende les mères dirent aussi la difficulté d’être gardienne de la mémoire.» Cette digression me paraît fondamentale car la femme-mère perpétue, transmet un état de fait et contribue -consciemment ou non- à verrouiller la vie de ses filles. Comment donc évoluer ? Comment s’exprimer ? Comment dire tout le refoulé, comment éveiller les consciences ? C’est à l’indépendance que l’on assiste à un phénomène extraordinaire :les femmes s’impliquent dans l’écriture, les arts, la peinture, la musique, le cinéma, etc. Et pour abonder dans le sens de Yamina Mechakra «pour moi toute écriture de femmes est un moment de sortie de la grotte, un récit sur soi et sur les siens.» Quel est le sens à donner à cette sortie ? Imposer une autre image d’ellemême et contribuer – tant soit peu- à détruire les mythes profondément ancrés dans l’imaginaire collectif. L’émergence des femmes par les lettres, les arts et l’image révèle un désir d’affirmation : «oser être soi» comme l’écrit André Gide. La femme refuse d’être objet d’un discours avec sa nature et la réalité sociale. Elle installe le «je» comme repère identitaire. Elle veut réaliser ses ambitions personnelles, briser des tabous et tente d’amorcer une révolution, car elle a pris conscience de sa valeur et du rôle qu’elle peut jouer dans sa société, une société qui ne peut évoluer sans elle, «car nulle aube ne peut se lever, ni lumière sans elle» Djamila Benhabiles.
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