Dès que l’on aborde le travail éditorial d’Edmond Charlot on évoque, à juste titre, son rôle de premier éditeur d’un futur prix Nobel et celui du fédérateur qui grâce à ses amitiés anima ce que certains appelèrent l’école d’Alger ; et s’il ne s’agit d’école du moins avons-nous là une des plus belles équipes littéraires de l’époque. Puis on rappelle son engagement dans la résistance littéraire et enfin l’éphémère aventure parisienne durant laquelle il rafla trois prix majeurs. Le Catalogue raisonné retrace ce parcours où souffle l’esprit. Mais le Catalogue raisonné laisse percevoir bien d’autres aspects insoupçonnés d’un travail éditorial somme toute replacé dans son cadre culturel et technique, le travail d’un Algérois éditant dans les années trente et quarante. Et si, à l’horizon, on perçoit un je ne sais quoi indéfini on découvre en chemin une œuvre ancrée dans un quotidien où se mêlent lectorat et censure, art et politique, imprimeur et publicité. Laissons au Catalogue le soin de révéler certaines nouveautés, comme la première apparition d’une 4e de couverture dans l’édition française ou une surprenante production de livres pour enfants… Suivons un fil rouge que l’on ne voyait pas ou ne voulait point voir chez Charlot : dire le vrai.
Dire le vrai en Algérie…
Dès sa première publication l’éditeur rend publique sa profession de foi : la pièce de théâtre interdite par la municipalité, Révolte dans les Asturies, «sera connue du public». Voilà le rôle que s’assigne Edmond Charlot éditeur: faire connaître au public une protestation, un poème, un roman, un acte de résistance, une traduction, etc. Souvent dans ces publications on trouve une forme de révolte en Algérie mais feutrée voire dissimulée. «Pour l’Algérie, Charlot, attaché à cette exploration identitaire, dut avoir recours à un itinéraire détourné, celui de la transposition. On ne peut expliquer sinon la présence au catalogue de ces ouvrages abordant la thématique du Noir aux USA ou du métissage en Europe et en Afrique, La Rue, La Famille Penny, Le Grand Homme, Le Retour du marin, Joséphine. La transposition historique que Roblès réussit avec Montserrat, afin de délocaliser au Venezuela les problèmes liés aux guerres coloniales, prend son véritable sens si on resitue cette pièce entre mai 1945 et novembre 1954; entre prémices et début de la guerre d’indépendance. Pour les romans ci-dessus, Charlot –aidé parfois de Soupault, directeur de collection – procède de même, avec une exploration d’un ailleurs exotique, en apparence éloigné de l’Algérie ; en fait il projette dans des personnages soumis au racisme et à l’exclusion sociale un quotidien plus local qu’on ne le croit lorsqu’on aborde ces ouvrages. Bien sûr, la place du Noir ou du métis dans la cité peut donner lieu à un jugement interprétatif limité au pays dans lequel se situent ces romans. Toutefois, pourquoi ne pas envisager que l’éditeur recherche un espace limitrophe (éloigné en distance, proche en thématique) afin de livrer sans heurt à son marché une adaptation métaphorique de la société dominée en Algérie, vu qu’il n’existe aucun livre qui la montre ? Cet éventail de titres si on veut bien les lire dans cette optique offre la possibilité d’informer le lecteur sur l’Autre et de faire la présentation des incohérences coloniales. Camus les présente aussi dans sa description de la mosaïque qui à Oran orne la maison du Colon, dont il déchiffre le «sens» dans Le Minotaure… : hommage rendu à un «gracieux colon» par un «cortège d’esclaves vêtus à l’antique», superbe exemple d’ekphrasis coloniale, avec mise en abyme de la réalité. Et cette ironie du désespoir (seule façon de rendre l’esclave éloquent) coûta cher à l’éditeur qui avait déjà payé à Launois les illustrations mais ne put éditer l’essai car la censure interdit mi-1942 la publication, même si d’autres motifs intervinrent. Comme quoi il faut savoir garder ses distances avec l’ordre colonial et l’éloignement au-delà des mers paraît alors de bon sens pour mettre en scène les tensions entre l’Autre et Soi (Le Retour du marin, Joséphine) ou bien l’Autre dégagé de sa situation d’éternel subalterne (les autres titres).»
Ouvrons quelques fiches :
1/ «CAMUS Albert, Le Minotaure ou la Halte d’Oran, Paris, Charlot, mai 1950. L’essai est paru en préoriginale dans L’Arche, février 1946. […] le Minotaure est un mythe. Mythe identitaire, mythe du métissage ! Il dérive de mythologies gréco-crétoises, premier métissage ; bâtard de reine et taureau, deuxième métissage poussé à l’extrême humain-animal ; Thésée, issu de Poséidon, arrive de la mer avec les Athéniens, pâture annoncée du monstre qu’il tue, aidé et aimé d’Ariane, fille du roi de la terre où ils se rencontrent : troisième métissage. Fondation et métissage, ce mythe s’y prête car il est affaire de famille s’entre-déchirant : on est de la famille, on vous bannit, on établit des cités. Par dérives successives Minotaure, Ariane, etc. se retrouvent dans des mondes coloniaux ou méditerranéens, nés d’intrications culturelles, d’empires commerciaux, d’égorgements politiques. À Oran, en Algérie, on bâtit, tue et mêle des cultures. Pour qu’il y ait civilisation métisse, créole, ne fautil pas rencontrer l’Autre ? Où le trouve-t-on ? Sous les leurres de Camus, partout. Hélas, il manque Thésée.» 2/ «ROBLÈS Emmanuel, L’Action, Paris, Charlot, avril 1946. La première édition de ce roman parut à Alger, 1938, Soubiron. […] Charlot réédite l’Action en 1946 pour trois raisons fondamentales : titre, sujet, date. Titre : on peut y lire une référence au caractère des hommes du pays ou à l’esprit d’entreprise dont se pare volontiers tout «bâtisseur d’Empire» ; il faut y voir la volonté d’un auteur de 24 ans de changer son monde. E. Charlot qui a créé la librairie Les Vraies Richesses et la génération qui la fréquente ont cet âge ; cette enseigne symbolise leurs illusions de changer certaines mentalités algéroises. «Sens social et sens métaphysique» fusionnent encore ici et même si le temps a passé il faut faire quelque chose ! Sujet : un patron dirige sa société de transports de Belcourt comme ses diligences d’antan, au fouet ; en face, un leader syndical, venu d’ailleurs. C’est le Front populaire dont les réformes ne vont pas de soi. Grèves, manifestations (contre les «rouges»), relisons les journaux d’alors, l’Algérie est un chaudron. Que dit Roblès : la grève avorte mais les ouvriers «italiens, espagnols, métropolitains, arabes» ont mené dans la fraternité une action solidaire. Pour qu’elle aboutisse «il aurait fallu les éduquer d’abord». Éduquer le lectorat en 1946 est aussi nécessaire. Date : le livre reparaît dix mois après les affrontements de Sétif et Guelma ; d’une part manifestations de caractère nationaliste qui dégénèrent en émeute «aux cris de Djihad !»
et d’autre part «bombardements aériens et navals » avec «répression menée par des civils […] fort sanglante». Tout ceci prend «l’allure d’un règlement de compte racial». Et Ch.-R. Ageron conclut : «le fossé de haines et de rancunes entre les deux communautés d’Algérie ne devait plus jamais être comblé.» L’Action parle de revendication ouvrière. Pour tenter de combler le fossé, il est urgent de resituer la fracture algérienne au niveau d’une lutte de classes qui existe toujours.» 3/ «TUBERT Paul, général, L’Algérie vivra française et heureuse. Intervention à l’Assemblée consultative, 10 juillet 1943 [sic ! pour 1945], s. l. [Alger], Charlot, mars 1946. Ce livre est un brûlot. Cette coquille (répétée dans la page de titre) demeure un mystère… Il faut se rendre à l’évidence, E. Charlot édite l’intervention à l’Assemblée consultative de Tubert à son retour d’Algérie. On a souhaité enterrer son rapport officiel ; voici une mouture moins administrative et plus accessible… Probablement les pages les plus exceptionnelles éditées par E. Charlot durant sa longue carrière. Regardons d’abord et de près une partie du péritexte, c’est-à-dire des dispositifs qui entourent le texte, ici titre et imprimeur. Titre Janus en deux parties. Côté face, tourné vers le futur, un vœu. Côté pile, tourné vers le passé, une fausse piste : le contenu ne peut donner une Intervention à l’Assemblée consultative de juillet 1943 ; on sait qu’elle ne siégea qu’à compter de décembre 1943 ! L’imprimeur n’a ni lieu ni nom. On peut supposer que le livre fut imprimé à Alger, mais sans garantie puisque Charlot à cette date édita à Alger et Paris. L’imprimerie indiquée «Presse spéciale des éditions Charlot» n’existe pas… car cet éditeur ne fut jamais imprimeur, à la différence de Baconnier, par exemple. Il fallait protéger le véritable imprimeur en le laissant dans l’anonymat. Pourquoi cette erreur ou… cette précaution ? On connaît le général Paul Tubert. Ancien délégué à l’Assemblée consultative à Alger puis Paris ; ancien maire d’Alger, certes. Mais surtout ancien président de la commission d’enquête nommée par de Gaulle, alors président du gouvernement provisoire de la République (juin 1944-janvier 1946), au lendemain des révoltes, massacres et répressions qui eurent lieu dans le Constantinois en mai 1945. La commission d’enquête présidée par Tubert fut empêchée de se rendre principalement à Guelma où André Achiary, ancien commissaire de police à Alger qui avait pris une part capitale lors du débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942, occupait les fonctions de sous-préfet et avait fait procéder à de nombreuses exécutions sommaires. «La commission Tubert qui ne put enquêter sur place rapporte le bruit de 500 à 700 victimes.» cf. Ageron, p. 574, qui donne aussi p. 578 la conclusion de la commission Tubert : «Le mouvement avait un caractère insurrectionnel, politique et fanatique […] Les manifestations de masse […] obéissaient à une action concertée tendant à revendiquer l’indépendance de l’Algérie.» Le rapport de cette commission évoque aussi les conditions de misère dans lesquelles vivait cette population. Ce rapport est devenu célèbre dans l’histoire de la France en Algérie car il ne fut suivi d’aucun effet : il demeura enfoui dans les tiroirs du ministère. Et le programme envisagé demeura lettre morte. E. Charlot l’édita sous une autre forme, l’intervention que fit Tubert à l’Assemblée consultative le 10 juillet 1945. Pour quel lectorat ? Avec quelle diffusion ? Dans quel objectif ? Ce que l’on peut avancer sans risque d’erreur c’est : pour faire connaître une part de vérité et pour aider à trouver un consensus durable en Algérie. […] La relecture de ce texte ignoré ou qu’une sorte d’omerta étouffa fait comprendre la naissance du point de vue «d’hommes de bonne volonté», l’émergence d’un positionnement intellectuel, l’apparition de l’improbable point équidistant politique. En mai 1958, dans son dernier livre publié de son vivant et immédiatement emporté par le silence, un des premiers auteurs du catalogue Charlot recherche ce qu’il appelle le «troisième camp». Un curieux écho de Tubert résonne dans l’avant-propos des Chroniques algériennes de Camus, ce qui permet de réfléchir, non à l’Histoire, laissons-la aux historiens, mais à morale et à légalité, somme toute le cœur de l’Intervention de 1945. […] Tubert : «En tout cas il nous semble difficilement contestable qu’après le massacre des innocents non mu-sulmans, trop d’innocents musulmans ont péri, ce qui ne fait pas compensation, et en tout cas s’oppose formel-lement aux principes de justice et à l’esprit d’équité dont nous nous réclamons.» éd. Charlot, p. 29. Camus : «la lutte armée et la répression ont pris, de notre côté, des aspects inacceptables. […] quelle est cette efficacité qui parvient à justifier ce qu’il y a de plus injustifiable chez l’adversaire ?», Avant-propos, OC IV, p. 299.» 4/ «CATHALA René, Le Jardin des hautes plaines, Alger, Charlot, juillet 1946. Le Jardin des hautes plaines a paru de nouveau, mais sous le titre Rouge le soir, Gallimard, 1955. Un éditeur qui s’engage. Un rêve de fraternité méconnu des amateurs. Une école, les douars autour. Ce roman sur l’œuvre des instituteurs en Algérie, l’auteur le dédie à «Odette, compagne de mes efforts auprès des petits musulmans et, aujourd’hui, de mes inquiétudes.» Ce rare texte de E. Charlot sur les «Arabes, Indigènes, Musulmans» arrive quatorze mois après Sétif-Guelma, d’où ces «inquiétudes» qui annoncent la venue d’un monde nouveau introduit par l’instruction. Relisons cette «histoire de Mahmoud, écolier français» qui se fait arrêter mi-mai 1945 par les Tirailleurs (sénégalais) parce que « les papiers lui ont tourné la tête», «la nuit, il met les tracts sous les portes». L’Histoire est en marche : «O Mahmoud. Si nous en commencions une autre ».
Que retenir ?
«Charlot poursuivit sa route jusqu’à l’Amérique de Montserrat avec ses créoles qui face aux Espagnols accèdent à l’indépendance. Cette continuité de pensée permet de dépasser le politique en inventant une identité plurielle dans laquelle la double réalité socio-culturelle ne s’amalgame pas. L’Histoire a clos le projet. Reste le papier. Œuvrer en commun ne fait perdre ni son âme ni sa couleur comme le sait le galeriste Charlot, amoureux de lithographie pour grand papier : noir et blanc ne donnent pas gris mais créent une énergie d’action et le voyage commence, cette forme de métissage, de civilisation créole, où une part de Soi a rendez-vous avec une part de l’Autre. À ce rendez-vous les éditions Charlot nous invitent tous.»
François Bogliolo
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