Je crois que lorsque j’ai lu en 1975 L’Amour, La Fantasia, la première scène du livre, «l’ouverture» (pour reprendre le langage musical d’Assia Djebar), a fonctionné comme une véritable scène primitive, inaugurale.«Fillette arabe allant pour la première fois à l’école, un matin d’automne, main dans la main du père. Celui-ci un fez sur la tête, la silhouette haute et droite dans son costume européen, porte un cartable. Il est instituteur à l’école française.» Une scène que l’écrivaine va reprendre de façon obsédante presque tout au long de son oeuvre jusque dans son ultime opus Nulle part dans la maison de mon père, scène reprise presque telle quelle, vingt ans après avoir été créée. Cette scène a agi en moi, comme une sorte de diamant, un diamant noir qui n’a cessé de semer en moi ses éclats, c’était une scène-limite, aux contours ambigus, mêlés d’un sentiment de gêne. C’est que je devais pressentir le destin de cette image, un destin fatal. Fatalement, la langue de l’Autre (« main dans la main du père ») me séparerait des miens. Et lui, il ne savait pas ou feignait de ne pas savoir qu’un jour, fatal, ses filles parfaitement éduquées en français ne voudraient pas seulement réussir leur composition (je choisis à dessein ce mot de composition comme on compose un personnage, une histoire,…) française ou leurs examens mais accomplir la langue même.Il pensait, naïf ? (ou il feignait d’être naïf) qu’il n’y avait aucun risque puisque la langue seule était apprise, l’idiome ou la grammaire ou l’alexandrin et non pas l’océan d’images qui déboulait en même temps que la récitation sur l’estrade de l’école et non pas le parfum presque vénéneux que dégageait l’encre de cette langue et de ce qu’elle a dessiné, tatoué en moi comme figures et signes symboliques de la beauté, de la liberté, de l’ailleurs, de l’étranger, figures même du désir.Son charme agissait comme celui d’un sorcier (ou d’une sorcière plutôt), une langue étrangère qui ne correspondait en rien à la familiarité de ma vie familiale ou domestique. Redoutable mais tellement désirable et tellement coupable.Je dois dire que plus tard, lorsque je me mis au travail, il s’agissait d’abord de me mettre à jouir de l’usage écrit de cette langue, non plus seulement la lire mais la composer à mon tour. Elle me devait quelque chose en retour, jouir d’elle et la faire re-dérouler en moi, sans culpabilité cette fois puisqu’elle allait me re-donner naissance dans une langue mienne, un français certes mais le mien, une fécondation, une re-fondation malgré l‘étranger ou peut-être même grâce à l’étranger.Donner naissance à un JE, cette fois non pas l’enfant de l’école Richard de Médéa, non pas du bon sujet colonial devant apprendre le français des «maîtres» mais pour naître et… pour m’approcher et voir de plus près ce grand trou de l’autre langue, en réalité la mienne, la langue arabe, la grande absente, la rivale, jalouse et éprouver le sentiment de l’exil (au sens métaphysique dirait Rachid Boudjedra) de quelque chose de mon origine et m’agenouiller au pied de la nostalgie. Celle-ci faillit me tuer, elle a failli devenir l’idole de ma vie. Mais je pris par la main L’enfant des deux mondes, mon premier roman et je lui aienseigné ma langue, celle de l’écriture, une de celles parlées depuis la nuit des temps, la langue multiple, une des langues de Babel. Une langue d’une «Babel heureuse» nous disait Roland Barthes.Je suis née pourtant d’une lignée de Tordjman (Tordjman qui a donné Truchement en français), mes deux grands-pères étaient interprètes judiciaires à Laghouat et à Ksar Chellalla tout comme mon père au début de sa carrière. Traduire était leur métier. L’intrusion de la langue française fut violente et agressive, liée à une histoire de vol de bois dont avait été accusé mon arrière-grand-père paternel et qui au tribunal, avait entendu ses propos déformés par l’interprète qui traduisait en français les motifs de sa défense. Au sortir de la prison où il fut enfermé plusieurs mois, il décida d’envoyer son fils (mon grand-père) à l’école pour apprendre la langue de l’ennemi : «plus jamais lui dit-il nous nous ferons avoir par les français».Dès lors, quelque chose fut «altéré» dans ma famille, dans ma généalogie culturelle, altérité d’une langue étrangère, altération. Cette histoire est devenue un mythe ou peut-être même en ai-je fait le socle de mon mythe mais toute lignée a besoin de mythologie, de récits, de contes, de légendes, comment pourrait-on vivre sans ?Mais quelqu’un me dira-t-il pourquoi malgré cette présence de ce savoir linguistique, on ne s’adressa pas à moi en arabe ? a-t-on pensé que cela me viendrait naturellement et que l’effort était à faire du côté de la nouvelle langue, la langue de la promotion et des diplômes ? Quelqu’un me dira-t-il pourquoi ?Et enfin, entre cette langue qui m’a volé ma langue et l’écriture, il y a cette chose qui est le corps et pas n’importe lequel, celui qui dans mon éducation devait se couvrir d’un voile, pour moi invisible mais dont il m’arrive parfois de ressentir encore la clôture et l’entrave : «Déchirer l’invisible» disait Assia Djebar. Un corps donc, qui se fait parlant, qui se fait pensant va exiger, fatalement un jour, le prix de son dévoilement : «Toute vierge savante saura écrire, écrira à coup sûr «la» lettre. Viendra l’heure pour elle où l’amour qui s’écrit est plus dangereux que l’amour séquestré» écrit Assia Djebar in L’amour, la fantasia, p.11 et dans Nulle part… «Dans ce long tunnel de cinquante ans d’écriture se cherche, se cache et se voile un corps de fillette puis de jeune fille mais c’est cette dernière, devenue femme mûre qui, en ce jour, esquisse le premier pas de l’auto-dévoilement ». (p.402).Il s’agit pour Assia Djebar d’écrire non pas au sens de la mise à nu avec ce que cela sous-tend d’impudeur qui répugnait tant à l’auteur ni de l’autobiographie ou du nombrilisme mais au sens noble du terme, au sens d’un itinéraire, d’un cheminement intérieur et spirituel.Et elle clôt alors son ultime ouvrage par une postface intitulée magnifiquement, magistralement «Silence sur soie».Après 50 années d’écriture et de douceur soyeuse, Assia Djebar rêve que son écriture de soi se fasse soie et soit bonne et exempte de toute douleur et elle écrit ses presque derniers mots «Se dire à soi-même Adieu»; le soi-même s’est fait soie douce, consolante, apaisante et ces ultimes confessions font retentir en moi les versets de la sourate El Fajr :«Ô toi Ame apaiséeRetourne vers Ton Seigneur, satisfaite et agréée, Entre parmi Mes serviteurs Entre dans Mon Jardin ». Paix à son âme, Paix à Assia dans son jardin de soie !
Karima Berger
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