Au cours d’une discussion vers la fin de l’année 2016 avec un ami autrichien, historien de par sa profession, j’apprends l’existence d’un homme ayant vécu à Vienne, en Autriche, dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, et qui y séjourna jusqu’à sa mort en 2002. Intrigué par la révélation qui m’avait été faite sur le rôle de cet homme et la curiosité aidant, j’entreprends quelques recherches à son sujet. Le person-nage en question répondait au nom d’Ismaïl Balić. Il était musulman, originaire de la Bosnie-Herzégovine. Il est né au mois d’août 1920 à Mostar, une ville située à une centaine de kilomètres au sud de Sarajevo, sur les bords du fleuve Neretva. Issu d’une famille pauvre, avec un père cordonnier, il a fait son chemin en poursuivant de sérieuses études qui lui ont permis de s’élever dans la hiérarchie sociale. Il se hisse au rang d’érudit culturel et religieux et atteint même l’échelon de bibliothécaire. Il exercera comme imam dans la période après-guerre et c’est sa mission d’imam en phase avec son temps et capable de concilier islam et modernité qui nous sollicite aujourd’hui. Connaître sa vision et ses projets est utile en ces temps troubles et dangereux, où la religion ayant généré tous les comportements possibles est utilisée dans des buts souvent nocifs. Balić reprenait le flambeau d’autres penseurs musulmans activant au sein d’un mouvement libéral, réformateur conciliant modernité et religion musulmane, et prêts à remettre en question un nombre de sujets sociaux et sociétaux, jugés tabous dans les sociétés islamiques, tels que la place des femmes ou les relations de la religion et de l’Etat. Il a fait preuve d’ouverture d’esprit et de refus de l’archaïsme. Son attitude et sa disponibilité aux autres étaient confirmées par son mariage avec une personne d’une autre confession, une catholique. Ismaïl Balić prônait un Islam de tolérance et de choix personnel. Le respect dû à l’autre est plus qu’une tolérance : c’est la reconnaissance du droit du prochain d’exister, ce qui suppose un certain sens de l’égalité essentielle entre les êtres humains. Pour Balić, l’islam est pour une culture du partage et de la recherche du savoir ; l’islam est une religion qui encourage la formation des consciences fortes et libres.
Avant de donner plus de détails sur cette personnalité singulière, il serait utile de donner un aperçu de cette région des Balkans dont il était natif et plus précisément de ce que j’appelle l’Islam de l’autre Europe.
Vingt-quatre années se sont écoulées depuis le déclenchement de la guerre dite de Bosnie qui a duré de 1992 à 1995. Elle a opposé alors les peuples serbe, croate et bosniaque et s’est déroulée sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine. Elle a débuté exactement le 6 avril 1992 lorsque l’armée serbe a attaqué cette région qui venait de déclarer son indépendance. La guerre s’est achevée par les accords de paix de Dayton (États- Unis) du 14 décembre 1995 qui ont mis fin aux combats interethniques. Elle a été une conséquence de la dis-location de la République fédérative socialiste de Yougoslavie, elle-même liée à la chute des régimes communistes en Europe de l’Est en 1989. De son histoire moderne et des boule-versements inhérents au XIXe siècle, la Bosnie-Herzégovine conserve un profond morcellement ethnique. Des religions diverses s’y entrecroisent. Il a été amplement démontré qu’une langue fournit les clés de la culture qu’elle représente. La population pratique la langue serbo-croate et est essentiellement composée de Slaves : des Slaves convertis à l’Islam, des Slaves catholiques et des Slaves orthodoxes. Selon un recensement conduit en mars 1991, elle comptait alors 4,37 millions d’âmes dont 44 % de Bosniaques de religion musulmane, 31 % de Serbes, 17 % de Croates, 6 % de Yougoslaves et 2 % de nationalités diverses. Aujourd’hui, la population a été réduite à 3,83 millions d’habitants et la répartition religieuse du pays s’établit ainsi : les chrétiens représentent 46 % des croyants (orthodoxes 31 %, catholiques romains, 15 %), les musulmans constituent 40 %, et 14 % pour les autres groupes (y compris les juifs et les protestants). Il faudrait signaler que dans les Balkans, recenser les habitants d’un pays n’a rien d’une opération statistique ordinaire. Dénombrer les populations revient à mesurer des rapports de forces. Ainsi, les recensements sont-ils au centre de tous les conflits politiques. Les estimations de la population comportent des écarts importants et les recensements sont souvent controversés. Ainsi, dans la Yougoslavie de Tito, la notion de «Musulman» était relative à une «nationalité» et non à une croyance. Un journaliste et écrivain né à Split, en Croatie, Boris Dezulovic rapporte une galéjade qu’on raconte en Bosnie-Herzégovine. Un petit garçon, Ivica, a eu 20 sur 20 en géographie. La maîtresse avait demandé si quelqu’un connaissait le nombre d’habitants du pays. On n’entend pas une mouche voler dans la salle de classe. Seul Ivica lève la main : «Moi je sais, moi je sais ! — Combien ? de-mande la maîtresse. — Je ne sais pas (répond l’élève). —Bravo, s’enthousiasme l’institutrice, c’est la bonne réponse !»
L’Islam en Europe
Lorsqu’il est question d’islam en Europe, on pense d’abord à des communautés, généralement issues de l’immigration. La guerre de Bosnie a cependant révélé au monde la présence d’une communauté musulmane relativement importante qui n’était pas liée à l’immigration. Cette collectivité a une histoire qui s’avère riche mais encore très largement méconnue. En effet, la présence de musulmans dans le Sud-est européen n’est pas le résultat de vagues migratoires ré-centes, comme c’est le cas à l’Ouest du continent. Elle est le fruit de la longue domination ottomane sur cette région, entre le XIVe siècle et le début du XXe siècle. Pour diverses raisons, la situation des musulmans dans les sociétés où ils vivent n’est pas du tout similaire à celle des musulmans d’Europe occidentale. Les communautés musulmanes des Balkans sont beaucoup plus anciennes et ont entretenu de longue date des relations avec leur environnement non-musulman. Elles se sont formées dans le cadre d’un Empire, où elles possédaient un statut supérieur aux non-musulmans, avant d’être intégrées, plus tard, à des États-nations dans lesquels leurs membres sont généralement devenus des citoyens de catégorie inférieure. Elles sont en partie composées d’habitants parlant les mêmes langues que les non-musulmans.
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