Un chêne à l’ombre de sa créativité !
Kateb Yacine un homme universel, rendu accessible aux lecteurs par cette biographie palpitante de Benamar Mediene. Le coeur entre les dents est en vérité une véritable muse qui vous noue la gorge et que l’on a pourtant envie de porter comme une amulette pour en étendre le témoignage.
Gilles Perrault dit « on n’a jamais lu une biographie écrite de cette façon …C’est une éruption poétique. Le lecteur en reste médusé ». Il s’agit encore une fois d’une résurrection de sa mémoire brandissante pour faire face à ceux qui l’ont stigmatisé. L’ouvrage se perpétue dans une mobilité où s’élucide le mystère d’un parcours digne et émouvant, notamment riche en actions. C’est alors que l’on découvre Yacine déjà jeune poète confronté aux rigueurs extrêmes de sa patrie assiégée. Yacine esthète, puriste à l’esprit critique, conquérant des coeurs par la force intelligente du verbe et par son naturel désarmant. En effet, l’auteur intransigeant avec lui-même, allant souvent à l’encontre de ses intérêts personnels dans les divers compromis existentiels. Sa dimension spirituelle et universelle, son succès littéraire n’affectent nullement son attitude que ce soit face à la misère ou à la maladie ; il gardera toujours une spontanéité surprenante et une humilité hors du commun. Les idées qui ont mû sa vie dévoilent un coeur jeune et plein d’amour qu’il conservera jusqu’à son dernier souffle. Ainsi, cette biographie ramassée fait le point et constitue une passerelle de médiation pour emmener le lecteur à la conquête de l’oeuvre fragmentée de Yacine. En effet, celui-ci retiendra d’abord les diverses actions culturelles de l’auteur portées par un patriotisme précoce : jeté en prison à l’âge de quinze ans. Par ailleurs, si l’écriture résistante de l’écrivain est déjà connue souvent sous des facettes interprétatives, Benamar Médiene vient à nous éclairer différemment sur Yacine, en tant qu’essence : une personne agissante, entrainant par ses élans, ses qualités intrinsèques, ses choix et ses déceptions. Yacine nous parait alors exister à l’ombre de sa créativité comme ces grands chênes imposants et éternels relégués à l’humide forêt d’un soleil absent. Pourtant un rossignol et une volée d’artistes en choeur solidaire chanteront toujours ses louanges. A dix-sept ans, le 17 mai 1947, Kateb Yacine est invité à donner une conférence sur l’émir Abdelkader en France. Sur les affiches et les invitations, on le présentait comme « jeune poète musulman », sans mention de la nationalité. Lors de son allocution, il appela l’assistance française à aider son pays à se libérer « comme le ferait Anatole France pourfendeur des colonisateurs. Il avait alors ce sentiment d’être le frère astrologique de Rimbaud ».Il fit par la même occasion la connaissance de la société savante : André Chamson, Jean Cayrol, Eluard, Aragon, Elsa Triolet et Jean Amrouche. Sa rencontre avec Aragon fut très éprouvante, Yacine écrira « il avait accepté de me recevoir dans une salle des lettres françaises. Paul Eluard était présent. Aragon, assis sur une chaise, une main posée sur l’accoudoir, m’accueillit d’un :’’Ah !c’est vous le jeune poète algérien ?savez-vous, jeune homme, qu’un cousin à moi est sous-préfet dans la région de Constantine ?un choc !tout ce que ce grand homme, ce communiste, que j’admirais, ce sémaphore de la littérature avait à me dire se résumait à une information familiale! Il réduisait ce que j’étais, le pourquoi de ma visite, à une coïncidence géographique. Son cousin, fonctionnaire colonial… » Par ailleurs, Kateb Yacine, ayant un caractère libre et direct, se moquait délibérément des situations surfaites, comme il se moquait du formalisme excessif qu’il trouvait ridicule. Ses positions ouvertes qui ne souffraient pas d’équivoque lui attirèrent la foudre des muphtis, qui se sont arrogé le droit de le pourchasser et de le contraindre à l’exil. Depuis « Quand le nom de Kateb est lâché (…) devant les misogynes, par atavisme, antipoétiques par excès de virilité, ils répondent : subversif ou mécréant ou les deux, en ajoutant parfois communiste, pour couper court à toute dangereuse dérive de la discussion ». Cette injustice le poursuivra jusqu’à sa mort, lorsqu’on lui déniera le droit à l’algérianité et au titre de martyr. Rappelons que de son vivant, en plus d’avoir subi les affres de l’intégrisme et des muphtis, l’auteur assistera douloureusement aux crises de folies qui secouèrent la vie de sa maman après la mort de son père. Face à des situations aussi pénibles, la vie de Kateb Yacine en fut très affectée. Pourtant, en dépit de tous ces aléas, l’auteur ne manquera pas d’exprimer cet amour maternel par d’éminents hommages rendus aux femmes du monde entier en fervent défenseur de leur droit et de leur liberté. Donc, Kateb Yacine n’abdiquera jamais, bien au contraire, il multipliera les activités. Il affirmera que‘’ la posture horizontale le rend atone, anesthésié comme un malade à la porte du bloc opératoire ». De plus, il s’élèvera contre tout reniement d’une idée justifiée par des calculsmédiocres ou irrationnels. En ce sens, il estime que l’on doit donner libre cours à l’expression du ‘’moi’’. Il explique: « Certains disent que nous les ‘’Orientaux‘‘ n’aimons pas parler du « je » intime, par pudeur, par esprit communautaire et soumission aux tabous (…) dans mes livres, je parle autant de moi que Proust ou Éluard le font dans leurs oeuvres. Les Hadiths du prophète Mohamed ne sont-ils pas une autobiographie posthume rapportée par des témoins et transcrite par des scribes ! » Par ailleurs, le théâtre fut aussi l’expression intrinsèque de Kateb Yacine, les planches de Sidi Bel Abbès en témoigneront ainsi que l’arabe dialectal qui a célébré tant de pièces prestigieuses depuis qu’il en fut pionnier. L’auteur confie » Les muses familiales m’ont initié à leurs secrets. Le berceau fut ma première loge de théâtre, ma première scène. (…) Mon père poussait l’humour jusqu’à théâtraliser les scènes de ménage ». Kateb Yacine témoignera encore, de son amour pour les femmes, de son inconstance face à l’irrésistible attrait, que celles-ci, exercent sur lui. Il avouera son besoin vital d’escapade face à la séduction (évoquant le chat qui disparaît momentanément pour réapparaitre plus tard). Il conçoit la rupture aussi inéluctable que la rencontre. Par ailleurs, il voue un amour immense à ses trois enfants nés de mères différentes : Nadia, Hans et Amazigh, ce dernier qu’il a élevé seul avec beaucoup d’affection. Aussi ses rencontres avec des femmes célèbres avec lesquelles il a partagé des moments intenses témoignent du caractère esthète de l’auteur et de sa grande sensibilité. L’auteur écrira : « Ma rencontre avec Anaïss fut un miracle pour le presque quinquagénaire que j’étais. Brève mais belle histoire (…). J’ai vécu avec elle, cinq jours qui valent une vie. Anaïss m’a démontré que toute passion amoureuse est, par sa nature même mortelle dans le double sens du mot mortelle. Elle meurt et elle tue….m’a-t-elle dit dans un sourire indéchiffrable. Il faut donc la vivre avant le premier signe de la flétrissure. Avant l’arrogance et le pitoyable des mauvais théâtres. Il n’y a rien de plus lamentable qu’une passion déchue, maintenue en vie par toutes sortes de médications vitaminées puisées dans le codex des amours convenues ou par le mensonge. Le mensonge qui est souvent le travesti de la lâcheté ne peut qu’ajouter à l’échec sa part de bassesse, donc d’indignité.
Pour l’instant tu es le seul homme qui compte dans ma vie lui a-t-elle ajouté. Je veux dire que ta vie accroît la mienne et ma vie coule dans tes veines. J’ai l’impression d’avoir longtemps marché à ta recherche, à l’aveugle. Je t’ai trouvé au terme de mille approximations successives (…). Pourtant la séparation est inéluctable. …» « Je lui ai répondu tout doucement en laissant couler les phrases comme si les choses étaient au dernier seuil de mon inconscient. (…) « Oui, avant ce matin et depuis dix ans, ma passion amoureuse habitait le lieu de l’hésitation. L’amour et la poésie ne peuvent être que là où la raison perd le contrôle sur elle-même…La passion explore les territoires obscurs et libère les forces latentes de l’être. La passion amoureuse c’est la chair vive de la poésie (…) je l’ai découverte cette inconnue déjà célèbre pour moi, si d’anciennes rivales ne me l’avaient rendue si rare, (…)Anaïss avait la géologie pour métier et la littérature et la peinture pour double vie. Je suis parti au premier indice de sa volonté. Ce que je dis de toi n’est que lumière peinte, n’est que l’ombre d’un songe. (…) « Anaïss, Sombre amour clos en si peu de temps. Absurde nécessité. Sombre amour sans prémices, perdu dans l’immensité d’un point cardinal. A chaque soleil avare et féminin de chaque novembre, je crois, l’entendre à la fenêtre comme une averse déjà passée. » Les mots deviennent impuissants, pour penser les propos nés de cette rencontre, la dimension humaine et poétique des deux interlocuteurs nous laisse sur une réflexion philosophique et sur un sentiment de beauté. Si une simple rencontre de l’écrivain arrive à nous bouleverser, qu’est-ce qu’il en serait s’il s’agissait de commenter toute l’oeuvre de l’auteur. ?
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