Comme Ulysse qui s’est absenté pendant vingt ans de sa patrie…
Après avoir dévoré avidement et goulument L’insoutenable légèreté de l’être du célèbre auteur tchèque, Milan Kundera, impatiemment, année après année, j’attends ses nouvelles parutions qui, à mon sens, restent de véritables évènements littéraires. Le livre dont j’ai envie de parler, parce que cette opportunité m’est donnée sur l’une des pages de la revue L’ivrEscQ, s’intitule L’ignorance ; titre qui ne signifie aucunement un manque de connaissance.
Le roman s’ouvre sur un éclairage étymologique, apporté par l’auteur, qui explique ce que sera le thème principal : «En espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui du mot latin ignorare (ignorer)…». Etroitement liée, la nostalgie y est abordée. Kundera la définit comme étant «la souffrance de l’ignorance, la tristesse causée par l’impossibilité du retour au pays, le mal du pays». L’histoire relate l’exil, le déracinement et la quête de l’identité de deux «dissidents» de l’Est réfugiés en Europe de l’ouest. Irena et Josef retournent pour quelques jours dans leur pays natal, la Tchécoslovaquie.
Irena a fui son pays en 1969, après l’invasion soviétique, et s’est exilée à Paris. Vingt ans plus tard, son entourage (son amie parisienne Sylvie et son compagnon Gustav, un Suédois rencontré en France des années après la mort de son époux) l’encouragent à entreprendre son retour à Prague. Josef a connu la même destinée. Il s’est exilé au Danemark où il a construit sa vie. Lorsqu’ils se rencontrent dans la salle d’attente de l’aéroport, prêts à prendre l’avion qui les ramène au pays, Irena reconnaît immédiatement le jeune homme qu’elle n’a pas eu le temps d’aimer, vingt ans plus tôt à Prague. Josef, quant à lui, ne s’en souvient plus et n’ose pas le lui avouer. Le roman disserte sur la mémoire et surtout sur l’oubli. Josef a oublié leur rencontre de jadis, dans un bar. Il lui avait glissé dans la main un petit cendrier qu’il avait volé pour elle. Ces deux êtres, arrimés à leur passé, se retrouvent de nouveau à Prague pour vivre un identique malaise : le pays dont ils viennent ne les reconnaît plus, ne les comprend plus, parce qu’il ne leur appartient plus et qu’ils ne lui appartiennent plus. Ils se disaient Tchèques à l’étranger, mais de retour au pays, ils ont réalisé qu’ils n’étaient plus que des étrangers dans le pays où ils sont nés. Ce même malaise les rapprochera, mais le lien qui se tisse entre eux repose sur une méprise. Josef ne savait plus qui était Irena. Il ne se rappelait même plus de son prénom et l’issue de leur rencontre sera douloureuse, tout comme les retrouvailles avec les amis et la famille.
Exilée moi-même depuis plus de vingt ans, j’ai compris la douleur des personnages, car j’y ai retrouvé ma propre souffrance face à l’exil, mes désillusions, mes déceptions et mon combat. J’ai adoré la façon dont Kundera décrit leurs sentiments, leurs interrogations, leurs attentes, leur déception face à la famille et aux amis qui ne les comprennent plus, qui ne les reconnaissent plus. Le roman est ponctué de textes philosophiques, de remarques historiques autour du Printemps de Prague, en 1968, et de récits sur le voyage homérique et le retour d’Ulysse à Ithaque. Comme Ulysse qui s’est absenté pendant vingt ans de sa patrie, « Josef n’appartient plus à sa Bohême natale, il n’est plus le frère de son frère, ni l’ami de son ami, ni l’amant de sa compatriote Irena ; pour toujours, il est l’émigré, le sans-patrie».
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