La vie bascule par la surcharge d’un passé jamais oublié. On aurait dit que rien n’est pas comme avant. Sa vie aurait presque basculé en cette date fatidique, seulement la voix des ondes de la trois, Aïcha Kassoul, est avec brio dans le registre des romans poignants…
C’était au temps des irréparables fautes…
Aïcha kassoul confirme dans ce roman la singularité de son style. Des fragments de destins se heurtent et implosent dans des mares d’impuissance sans jamais de répit. L’écrivaine met en scène le féminin pluriel. Elle commence par le «Je», c’est au temps de l’école. Une Arabe se fait houspiller par sa maîtresse de français madame Rouget. Impossible pour cette enseignante que l’élève arabe soit meilleure que les petites frankettes, elles qui étaient filles de colons de la Mitidja. Pourtant l’Arabe entre dans la langue enseignée en silence comme on entrerait dans une identité nationale, alors que sa langue nationale se révèle pour elle langue d’usage. Madame Rouget ne veut pas croire à l’assiduité de l’écolière arabe. Et pourtant, cette dernière ne déteste aucunement la langue de l’autre. Et encaisse l’autorité du colonisateur. Mieux encore, elle admire de son regard pur et enfantin les camarades Choulet. Elle les contemple sans détacher son regard de leur voiture qui venait quotidiennement les chercher pour rentrer chez elles. Elle les regardait partir loin de l’imaginaire de son enfance.
Ce livre, qui n’est pas sans difficulté, réserve de sacrés moments d’intelligence. Aïcha Kassoul développe avec angoisse et ironie un univers labyrinthique et absurde : La vie. Elle la décrit «sale». Fondée sur les thèmes de la culpabilité, de la perte d’identité, de la transformation de l’habit féminin et de toutes les tares sociales, elle retrace une existence tourmentée dans laquelle se succèdent les maux. La date est donnée, comme un malencontreux rendez-vous : 24 décembre 1994. La narratrice est dans cet avion de la compagnie française. Les souvenirs de cette date égrènent au fil des pages le poids de la mémoire. Que reste-t-il de ces interminables heures maudites de la prise d’otage ? Probablement un fichu, décrété par un commando, pour fondre dans le paysage islamiste. « Zorro » est arrivé, le GIGN fracasse la porte pour sauver la plèbe de son propre piège. Les otages glissent par le toboggan. Autour de la narratrice, vocifération. Tirs. Bruits. Explosion. La guerre est là, et a un étrange visage: ordre aux civils de se coucher, de ramper, d’obtempérer. Etrangement, les Français nous sauvent de l’ennemi algérien.
Après une nuit à Marseille, la narratrice est dans un bus qui conduit vers Paris. Elle abandonne son foulard. Les sauveurs les ont traumatisés contrairement aux preneurs d’otage. Serait-ce le syndrome de Stockolhm, pense-t-elle ou un simple affect pour ses compatriotes? La narratrice n’arrête aucunement l’horloge grinçante, elle raconte son éducation. Elle a été élevée dans la contrainte et la restriction. Elle raconte que son grand-père a infligé à sa fille voile et interdiction d’école dans la colonie laïque et républicaine. Aujourd’hui, le voile assure aux filles la sortie. Etrange époque dans laquelle le souci vestimentaire continue à heurter la virilité publique, à croire que l’habit fait le musulman. Une écharpe rouge qui éloigne les foudres du chef commando.
Cette immersion dans Un monde qui nous rassemble parce qu’il nous ressemble, est un assemblage de réminiscences qui nous entraine au fil des pages par l’écriture d’une écrivaine absolument unique, une auteure idéale pour le chevet, en dépit du manque d’amour et de ses sursauts. Aïcha Kassoul nous saisit par une verve démesurée. Elle tente d’atténuer la pesanteur qui prend des allures de légende : répit en berne. Quiétude en chute. Une parfaite mascarade de générations de femmes auxquelles nous restons suspendus. Elle est passée de l’écolière au fâcheux évènement du détournement d’avion en 1994, en revenant de la femme voilée d’antan à la voilée d’aujourd’hui. Emouvante tentative de revoir le dessein du féminin-pluriel: l’écolière. L’adulte. Nourisson. Le lecteur est pris au dépourvu, par les nuances d’une écrivaine puissamment talentueuse à laquelle nous avons pris goût par les fenêtres littéraires matinales à travers les ondes de la chaîne trois.
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