Le désir de liberté de celles qui vivent dans le crépuscule de l’existence.
Premier roman de l’écrivaine tunisienne, Sonia Chamkhi, récompensé en 2009 par deux prix littéraires -le prix Zoubeida B’chir de la création féminine et le prix littéraire Comar du premier roman-, Leïla ou la femme de l’aube est une histoire épistolaire, à sens unique. Ponctué de paroles de chansons, de poésie galante, de versets coraniques, transcrits en arabe, puis traduits en langue française, le texte alterne narration et lettres écrites à la première personne. Dans un style élégant, raffiné et poétique, l’ouvrage raconte la douleur d’une femme tunisienne, ou encore des femmes, en mal d’amour, en manque de l’adoré, l’élu du coeur, l’être cher parti faire sa vie ailleurs, auprès d’une autre. Comme pour prévenir d’un drame qui a un impact sur sa vie, sur son présent et son avenir, Leïla, le personnage principal, se présente en annonçant au premier chapitre : « Je suis Leïla, j’ai trente ans, je suis métisse, divorcée et stérile. J’ai aimé, erré et inventé ma vie. J’ai cru au plus versatile des sentiments : l’amour. Je l’ai exalté et lui ai attribué le prénom d’un homme, Iteb ». Iteb, l’homme de couleur qui la fait fantasmer, est son amoureux d’enfance. Exilé en Belgique, il devient gardien dans un parc auto et épouse une Indienne. Il représente dans la vie de Leïla ce « rêve de pacification avec elle-même, avec sa couleur, ses émotions ». Il est son « rêve puritain qui veut que le premier amour soit l’unique et le dernier ». C’est donc à lui qu’elle adresse ses quatorze missives, toutes restées sans réponse, écrites juste pour raconter ses peines, ses déboires, et dire la difficulté d’être une femme en quête de droits et de liberté, une femme de couleur en perte d’identité : « Entre tes doigts, tu saisis une mèche de mes cheveux brillants parce que nouvellement enduits de gel colorant aux lueurs cuivrées. Tu dis, faussement tendre : « Ils sont naturels tes cheveux ? » Aujourd’hui, je peux te répondre : Mais non, Iteb, ils sont colorés. Oui, je cherche ma teinte. Je ne sais pas qui je suis. Sais-tu, toi, qui tu es ? ». Leïla parle de l’amour platonique, auquel elle renonce, du désir charnel, de sa solitude, de son désir d’enfanter et de sa révolte contre une société qui la dévalorise et « daigne à peine lui concéder le droit d’exister », parce qu’elle est noire : « Faut-il vraiment que je te raconte ce qu’il m’a fallu de courage pour que l’on m’accorde à moi, femme, noire et pauvre, le privilège d’enseigner et de communiquer le beau ? ». Dans un pays arabo-musulman contemporain, la Tunisie, Leïla se veut lucide et cherche à s’arracher une respectabilité, une dignité en tant que femme, et « noire ». Elle souffre du racisme, de la pression sociale et de tous les interdits qui s’abattent sur elle, y compris dans sa propre famille : « Leïla, elle, ne sut jamais dépasser les interdits et les injonctions morales patiemment et laborieusement inculqués par la mère ». De peur « d’éviter sa vie » et ne voulant pas « d’une vie conformiste et étriquée », elle lutte entre la pureté de l’âme qu’elle voudrait sauvegarder et le désir d’être, de sentir, d’éprouver, de jouir de sa jeunesse, de laisser son corps de femme exulter et enfanter. « Aujourd’hui, je veux faire un enfant de père inconnu. J’ai pensé un moment le concevoir avec le premier venu, mais il fallait passer par le lit et la tragédie dans les rapports sexuels, c’est la virginité des âmes. Je n’ai pu franchir le pas ». Après son divorce et ne trouvant réconfort auprès des siens, Leïla décide d’emménager seule. C’est à Chorbène, ville qui semble lui être hostile, qu’elle s’établit pour y trimbaler ses peines et ses colères : « La presque ville, bourgade récemment urbanisée, me crache au visage sa haine des femmes et des étrangers. Le mal de vivre me ronge et j’ai envie de repeindre tous les murs de la ville de la couleur triste de ma colère ». Un jour, alors qu’elle erre dans les rues de Tunis, sur l’avenue Habib Bourguiba, elle rencontre Nada, son amie d’adolescence, qui fut victime d’un viol. Leïla est fascinée par la vie de cette dernière. Elle s’approprie son destin et la relate à Iteb. Elle cesse de se raconter pour écrire les péripéties de son amie, son mariage raté, ses fréquentations, ses aventures extraconjugales, et sa folie. Nada est différente d’elle. Elle ose aimer jusqu’à se perdre « pour un frisson, pour la moindre pulsion de l’instant à vivre ». Son amour pour Rabii, l’amant poète qui vit à Kairouan, la consume et la dévore, au point qu’elle finit par commettre le crime : « J’ai serré davantage jusqu’à ce que la vie s’épuise en lui et que son corps secoué de spasmes, se raidisse ; il devint mou, inerte. Je l’ai ensuite découpé en plusieurs morceaux que j’ai répartis en plusieurs paquets. J’ai méticuleusement enveloppé ces derniers dans du papier boucher. Ensuite, je les ai distribués aux chiens errants qui jadis protégeaient les troupeaux de ses aïeux ». Ainsi Nada se venge de la trahison de l’homme vénéré. A travers son ouvrage, l’auteur dresse, certes, le portrait de deux personnages féminins, mais également, en creux, celui de l’homme tunisien. Représenté par Iteb, Rabii, ou encore le père de Leïla, il est source de déception, de douleur et objet de la quête de l’absolu, de l’amour idyllique de celles qui espèrent sortir du crépuscule de la vie. « Aujourd’hui, Iteb, je refuse de pleurer. Je veux que l’espoir se dresse jusqu’au fond de l’abîme », écrit Leïla dans sa dernière lettre. Sans doute, faut-il y croire !
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