… Et acheta une tablette de chocolat noir et dit en me la tendant : «Tiens, c’est pour toi, tu l’as bien méritée. Je crois que dans ma vie, on ne m’a jamais fait un cadeau aussi somptueux – suprême sacrifice d’un père pauvre. Ma mère attendait mon retour à l’entrée du village, debout devant un olivier centenaire. Oh ! Je revois-après tant d’années, cette image de ma chère mère anxieuse, toujours vêtue de sa robe aux couleurs chatoyantes serrée par une ceinture de laine. Ce fut mon père qui annonça mon succès – Un youyou strident déchira l’air et réveilla tout un village. Ensuite congratula par les grands, par les petits, je fis une entrée triomphale à la maison natale qui me fit penser à une scène de l’Odyssée où Ulysse entra dans Ithaque. Pour exprimer sa grande joie, ma mère fit le sacrifice d’un de ses poules pondeuses- La vente de ses œufs était sa seule ressource. Tous, ces sacrifices de mes parents m’avaient touché. Une cuisse de poulet au grain, avec un couscous blanc, un festin de roi et dans mes rêves de cette nuit mémorable, je me voyais déjà au sommet de la gloire. Hélas ! Quelques mois plus tard, je dus déchanter. Mon père ne pouvait payer ma pension au collège de Tizi-Ouzou. Et maintenant que faire de ce grand garçon qui allait vers ces 15 ans ? Mon père eut l’idée de m’occuper utilement en m’achetant 4 moutons à la fois. Il avait calculé que ce troupeau engraissé, rapporterait en fin d’année le prix d’un mouton pour l’aïd, ainsi, il n’aurait rien à débourser pour cette fête sacrée. Me voilà berger bien que j’ai le diplôme du C.E.P signé par l’inspecteur de l’académie d’Alger lui-même, un beau diplôme décoré de palmer et grand comme un carreau d’une fenêtre, je l’ai conservé précieusement cette relique de mon passé, et je lui accorde plus d’importance que tous les diplômes que j’ai eu après. Pendant que je veillais sur mes moutons – attention au chacal, me disait mon père, j’étais plein de ressentiments. À quoi m’a servi de savoir que la longueur de la Loire est de 1000 km, que Charlemagne a été couronné empereur en l’an 800, que c’est injuste ! Mais comme j’étais un grand rêveur, je vous l’ai déjà dit, je n’étais pas tout à fait malheureux. J’avais toute la compagne pour moi. Des oiseaux, des fleurs, agrémentée d’un ciel bleu de ma Kabylie, je rêvais donc. Au village, tout le monde savait que j’étais un érudit avec mon diplôme du C.E.P et voilà que des retraités-anciens combattants pour la plupart, puis des femmes d’émigrés me sollicitaient pour des lettres. Notre maître nous a appris à rédiger des lettres administratives que l’on termine par une formule de politesse. Veuillez agréer, monsieur le Maire mes salutations très distinguées. Mes pour les lettres familiale, il disait : Laisser parler le cœur. Me voilà devenu écrivain publique de village. Parmi mes clientes, il y avait des jeunes et des belles- des vieilles et des laides comme Nana Aicha, édenté et ridée comme une pomme et dont le fils unique était engagé dans la guerre de l’Indochine. (…) L’une d’elle dont j’ai encore souvenir, se terminait par un dessin au crayon, une caricature d’un soldat au garde à vous, la main droite sur la tempe, avec une inscription des plus comique, «Lakhdar Saoûl». J’étais rénuméré avec des œufs pour les efforts que je faisais pour traduire les effusions d’une mère privée de son fils, au bout du monde. Parmi les jeunes et les belles, il en était une qui excitait mon imagination, j’appréhendais le jour où j’allais la voir pour répondre à une lettre de son marie émigré en France. Elle me recevait chez elle, une grande pièce au premier étage. Elle n’avait pour meuble que sa malle de mariée qu’elle mettait entre nous deux assis sur des coussins. Je l’écoutais le stylo à la main. Plus belle que le rêve, cette créature m’éblouissait, m’attirait et en même temps me faisait peur. Je croyais voir dans son regard une expression de tristesse. Et une fois je l’ai vue pleurer, cela m’affligeait. Cette dame se nommait Rosa. Maintenant qu’elle est morte, je lui rends hommage pour avoir été la première femme que j’ai désirée. Rien ne vaut les premiers rêves des hommes, disait Anatole France dans Le livre de mon ami...
(À suivre)
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