Les Éditions de l’Orycte naissaient en 1975 à Sour el-Ghozlane, du nom du paisible coléoptère familier du lieu, et des circonstances. L’objectif était, avec les moyens les plus réduits, de fonctionner à la manière d’une improbable coopérative d’auteurs et de lecteurs. Ses publications ronéotées, plus tard imprimées, n’ayant jamais été destinées à la vente, leur diffusion reposait sur les seuls réseaux des amitiés. À partir de son espace originel, la plus large part des cahiers de L’Orycte devait être consacrée à la jeune poésie algérienne de langue française.
Une génération nouvelle était en effet parvenue à l’écriture au tout début des années 70. Son caractère peu conformiste, autant dans ses formes que dans ses colères, son impatience de continuer une lutte interne cette fois, contre l’injustice et la démagogie, son refus, écrivait Djaout, « de hisser le pavillon du silence », ne pouvaient lui permettre d’être publié par la société nationale qui détenait alors le monopole de l’édition.
L’intention consubstantielle de L’Orycte fut d’emblée de la faire mieux connaître. Elle devait y être en deux décennies représentée par des plaquettes de Hamid Tibouchi, Tahar Djaout, Abdelhamid Laghouati, Habib Tengour, puis Ghaouti Faraoun, Arezki Metref, Abdelmadjid Kaouah et Rabah Belamri, qui recevaient avec Khadda, Denis Martinez puis Benanteur le soutien plastique des fondateurs de l’art algérien moderne et de plus jeunes artistes.
Mais le premier des poètes algériens accueilli par L’Orycte fut l’un de leurs aînés, Messaour Boulanouar, témoin à Sour el-Ghozlane même des balbutiements de l’entreprise. La littérature algérienne de langue française était apparue en ses origines « comme une fresque du malheur et de l’espérance tenace », écrivait Jean Sénac « Prenant son souffle et son visage à partir de 1954, elle allait mettre le verbe au service de la libération du territoire. Elle fut, pendant cette période, à l’image de notre combat, une insurrection de l’esprit ». Messaour était l’un des écrivains qui l’incarnaient. Au long de ses pages serrées, d’une lecture exigeante, La Meilleure force, qu’il avait publiée en 1963, avait constitué selon Sénac « la seule grande épopée de notre libération, non seulement nationale, avec ses implications étroites, mais à l’échelle de l’homme universel ».
Cette œuvre poétique « a peu d’équivalent dans la littérature algérienne. C’est un très long poème de quelque 7000 vers commencé en 1956. L’incarcération de Boulanouar en septembre de cette même année n’a provoqué aucune rupture et aucun réajustement dans le cours du poème qui, terminé en 1960, forme une sorte de cosmogonie de la souffrance et de la revendication, (…) le reflet de l’univers concentrationnaire et de l’horreur quotidienne où tout un peuple vivait », écrit Tahar Djaout en janvier 1981. Et l’année suivante Arezki Metref : c’est « une ode-fleuve à l’humanisme bafoué et à la fraternité scellée par la tragédie, que le poète exalte d’une voix cristalline que se partagent un lyrisme plein de fraîcheur et des accents épiques, dignes de la meilleure tradition des meddah, ces bardes qui parcourent encore les villages algériens ». Aucun poème inédit de Messaour n’avait depuis 1963 été publié. Dès novembre 1976 une première plaquette, Raisons de dire, était dans une amicale complicité au plus artisanalement confectionnée par L’Orycte. Généreuse, obstinée dans ses dénonciations comme dans son espoir d’un homme libéré, la parole toute de clarté de Messaour n’avait cessé, bien peu le soupçonnaient alors, de déployer son souffle puissant, à la façon de chants incantatoires, en de larges rythmes chaleureux.
Michel-Georges BERNARD
Il n'ya pas de réponses pour le moment.
Laissez un commentaire