Y a-t-il une relation et/ou une corrélation, une connexion et/ou une disjonction entre l’altérité et l’étrangeté qui nous autoriserait à conjecturer, ce jour, d’une part dans le désarroi que nous imposent les différentes et multiples guerres et d’autre part dans l’insouciance de notre impuissance face au crime des terrorismes banalisés et des génocides programmés ? Comment oser parler d’autrui, d’altérité et d’altruisme dans un univers de discrimination, d’exclusion, d’expulsion, cet univers dans lequel nous tentons de survivre comme des autruches qui se cachent la tête dans les sables en espérant éviter le danger qui les attend et la mort certaine qui les guète. Dans des contextes et des circonstances autrement plus dramatiques et plus cruciales, des auteurs, qui sans être encore parvenus à la célébrité salvatrice et protectrice, se sont jetés à corps perdus dans des combats nobles de dénonciation et de remise en cause qui ont participé à les rendre immortels. Et ils ne furent pas, hélas, légion. A peine, comme dirait l’inénarrable Jacques Prévert, pourrait-on les compter sur les doigts de la main d’un …. manchot. Albert Camus ou la naissance de l’altéritéétrangeté (1937-45)Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment il faut se conduire. Et plus précisément comment on peut se conduire quand on ne croit ni en Dieu, ni en la raison Albert CAMUS, Interview à « Servir », 20-12- 1945Les guerres mondiales européennes faisaient rage jusque dans les colonies avec leurs obligatoires conscriptions mobilisatrices de l’imposition sanguine génocidaire, quand au plus fort de la seconde, un jeune professeur de philosophie du secondaire, fragilisé par une phtisie rampante, se lance dans un projet éditorial mortifère centré sur la culture ambiante de l’époque, à savoir l’absurdité du monde et l’immonde bêtise humaine. Il s’appelle Albert Camus, apprenti dramaturge, essayiste timide et romancier contrit, mais assurément mordu de révolte, plutôt contemplative que turbulente. Quand il publie son premier essai de facture romanesque, en 1942, à Alger chez l’éditeur Gallimard, il a déjà à son actif un mémoire de DES académique sur Saint-Augustin et Plotin (Alger, 1935), une pièce de théâtre (Révolte dans les Asturies, 1936) suivie par sa première conférence militante sur la Culture indigène et la Méditerranée (1937) des essais (L’envers et l’endroit, 1937 traduits en 6 langues) des essais-littéraires (Noces, 1939) quelques reportages sérieux sur la vie des colonisés (Enquête sur la misère en Kabylie, Alger Républicain,1939), quelques nouvelles et essais impressionnistes (1939) et nombre d’articles de presse. Mais ce qui le caractérise surtout à cette époque encore, c’est son nomadisme journalistique de découvertes et de courageuses révélations. Ce n’est ni un intellectuel de salon, ni un accoudé de zinc de bistrot. C’est un lettré qui a la soif de découvrir le monde dans lequel il est né sans l’avoir ni demandé ni souhaité et où il a grandi à son corps défendant, mais avec beaucoup de tendresse et davantage de mauvaise conscience. De ces premiers écrits, voltigeant entre un militantisme volontariste, vitaliste sur fond d’une expérience de vie particulièrement éprouvante et une mélancolique pensée presque morbide, se faufilait une espèce de pressentiment d’altérité fait de pitié et de commisération plus que de générosité (L’ironie, in L’envers et l’endroit, 1937). Dès le second texte de ce premier ensemble va apparaître ce qui marquera cet écrivain d’un marqueur de singularité qui fera la particularité de sa pensée mélancolique: «Je ne veux plus descendre cette pente si dangereuse. Il se confessera presque en écrivant dans un de ses premiers essais «… il est vrai que je regarde une dernière fois la baie et ses lumières, que ce qui monte alors vers moi n’est pas l’espoir de jours meilleurs, mais une indifférence sereine et primitive à tout et à moi-même» (‘‘Entre oui et non’’, L’Envers et l’endroit, 1937).
C’est sans doute à ce moment de sa prise de conscience que s’incruste en lui le sentiment de l’étrangeté qui ne
le quittera jamais plus et qui, tel un mythe tenace, d’une part lui survivra et fera sa renommée et d’autre part lui taillera une réputation de fondateur de la modernité de la pensée de l’absurde. La consécration de cette pensée sera dans le troisième texte, ‘‘la mort dans l’âme’’ où c’est l’expérience de l’ennui à Prague qui définit pour une fois de manière nette le fondement de l’étrangeté et de l’absurde en liaison avec et l’espace et le temps :
«Tout pays où je ne m’ennuie pas est un pays qui ne m’apprend rien» (1937, Gallimard-Pléiade, 1972, p.33).
Dans une conférence qu’il donnera en cette même année 1937, au lendemain du triomphe du Cartel de Gauche contre la droite chauvine et raciste, il rêve d’espoir et d’humanisme à l’échelle mondiale car l’Europe est en train de basculer dans le chauvinisme fasciste et la terreur raciste (Allemagne, Autriche, Espagne, France, Italie, Portugal) L’Europe vit alors la menace de la guerre aussi bien au nord au niveau des Pays Bas qu’au sud du continent dans la péninsule ibérique. Ainsi va se forger chez ce penseur la conviction, plus que la croyance, que le chauvinisme nationalitaire est antinomique de l’internationalisme existentiel, prolétaire ou symbolique. Il affirme dans sa conférence sur la culture indigène faite en avril 1937: «… Quand le vaste édifice de l’Empire romain s’écroule, quand son unité spirituelle, dont tant de régions différentes tiraient leur raison de vivre, se disloque, alors seulement, à l’heure de la décadence, apparaissent les nationalismes. Depuis l’Occident n’a plus retrouvé son unité. A l’heure actuelle l’internationalisme essaie de lui redonner son vrai sens et sa vocation. Seulement le principe n’est plus chrétien, ce n’est plus la Rome papale du Saint-Empire. Le principe, c’est l’homme. L’unité n’est plus dans la croyance mais dans l’espérance… Dans le monde de violence et de mort qui nous entoure, il n’y a plus de place pour l’espoir. Mais il y a peut-être place pour la civilisation, la vraie, celle qui fait passer la vérité avant
la fable, la vie avant le rêve. Et cette civilisation n’a que faire de l’espoir. L’homme y vit de ses vérités…» (1) A. Camus, 1937. La seconde guerre mondiale (19391945) sera l’occasion d’un bouleversement radical dans l’ordre mondial avec la faillite et l’effondrement des cultures européennes, les humanistes comme les libérales concrétisées par l’effondrement économique généralisé adossé à une déliquescence éthique et morale. Le verdict du philosophe germanique Oswald SPENGLER (2) semble se concrétiser au moment même où les fascismes s’effondrent avec leurs économies agressives et leurs cultures racistes et totalitaires. La résistance au fascisme et au nazisme aura été essentiellement une résistance de gauche radicale (France, Belgique, Italie, Grèce) alors que partout ailleurs en Europe l’alternative tant attendue se profilait comme un lendemain de redéploiement d’un ordre plus libéral encore (GB, pays nordiques, Pays –Bas) cependant sur sa partie orientale l’Europe attendait avec impatience le verdict des armes dans les confrontations germano-soviétiques. Albert Camus qui venait de rompre avec le communisme après sa sortie du PCA dès 1937, évolue dans une magmatique culture socialo-libérale dont le sort et l’avenir se présentaient tout à fait incertains. Dans les confrontations idéologiques de cette époque, Camus s’est organiquement structuré dans la résistance crypto communiste en France autour de Combat jusqu’à la victoire de 1945 au cours de laquelle se passe l’affreux génocide du 8 mai 1945 qu’il stigmatisera sans réserve, et plutôt avec courage et discernement. Entretemps, et parallèlement à cet activisme militant clandestin, il se lance dans un projet éditorial singulier et très en adéquation avec la conjoncture trouble et grave qui le voit faire émerger la singulière et particulière culture de l’étrangeté (1942). Coup sur coup il publie trois œuvres majeures dans trois modes expressifs complémentaires à savoir l’Etranger (un roman d’essai), Le mythe de Sisyphe (une réflexion philosophique) et enfin Caligula (une sottie politique). C’est ce triptyque de l’absurde qui fera sa renommée et posera de manière stable et référentielle son écriture et son cachet. Une question, certes secondaire mais captivante, reste celle de savoir s’il avait conçu et rédigé son roman essai, l’Etranger, à Paris quand il occupa l’appartement d’André Gide en exil ou à Sidi Belabbès alors qu’il était enseignant de philosophie et diminué physiquement par les épreuves de santé ayant été en ce temps là phtisique. Toujours est-il, se retrouvant en Algérie, il savait qu’il commençait à être reconnu comme un écrivain confirmé ayant subjugué son lectorat avec ses premiers textes aussi bien littéraires (L’Envers et l’Endroit-1937-, Noces-1939-) ses reportages journalistiques dans Alger Républicain (depuis 1939) ses conférences culturelles et politiques (Alger, 1937) et son coup d’éclat avec une pièce censurée sur la guerre civile espagnole (Révolte dans es Asturies, 1936). Quand l’Etranger est publié chez Gallimard à Paris en pleine occupation, c’est pour Camus une consécration d’autant plus que c’est la seconde publication chez cet éditeur fort connu. L’étrangeté que Camus lance dans le climat délétère de la France occupée et de ses colonies livrées aux factions fascisantes qui composèrent avec le régime de Vichy, est un coup de tonnerre dans un ciel bas et lourd comme une chape. Etait-ce un constat de démobilisation et de désespoir? Etait-ce une parabole de fin du monde dans l’indifférence? Etait-ce une composition d’attitude provocatrice face à la situation critique que vivait la France occupée d’abord et partant ses colonies restées dans l’expectative ? Plus qu’une simple philosophie ou une lubie symbolique, l’étrangeté camusienne qui se profile dans ces années est une attitude réfléchie et adoptée face un monde absurde et révoltant. Le monde qui bascule dans l’horreur déchire le voile triadique (Liberté- Egalité- Fraternité) dont on drapait la République pour couvrir ses dérives idéologico-politiques Le roman essai aura fait couler beaucoup d’encre et soulever bien des polémiques et parfois de bien sordides quand elles sont évoquées sans même que le roman eût été lu ni analysé préalablement comme cela fut souvent le cas en Algérie tout particulièrement. Aussi, il me parait être plus intelligent et en tous cas plus profitable de reconsidérer cet essai à la lumière des nouvelles stratégies communicationnelles et de prendre une saine distance avec le faux réalisme dont ce roman essai aura été affublé par une lecture paresseuse et fort indigente. Disons en deux mots et pour résumer le procès injuste et suffisant, qu’il y a lieu de prendre des distances avec les fictions et se concentrer sur les réalités sociales, politiques et idéologiques plus parlantes aujourd’hui et de manière moins autoritaires qu’autrefois avant l’érosion fatidique et prévisible des idéologies nationalitaires érodées par les politiques de gabegies des Etats manipulateurs.
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