Par Guy BASSET
L’épilogue de l’édition originale de Le Fils du pauvre1portait en exergue la phrase suivante d’Albert Camus : « Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ». Quand Mouloud Feraoun la donne à lire, il n’imaginait sans doute pas la résonance que cette phrase prendrait dans ses relations avec un auteur avec qui il n’avait pas encore noué des liens. Cette citation s’est trouvée occultée des années puisqu’elle fait partie des pages amputées, lors de la réédition de Le Fils du pauvre, en 1954, et il faudra attendre 1972 pour que ce texte soit de nouveau imprimé dans L’Anniversaire. Pourtant cette citation n’est pas fortuite : le roman de Feraoun est daté de 1948 et la citation est tirée de La Peste, livre paru en 1947 : c’est la fin de l’antépénultième paragraphe du roman de Camus ! Sans chercher une caution avant la publication, Mouloud Feraoun se situe ainsi explicitement dans le sillage, dans le prolongement ou même sous la protection d’Albert Camus. Sa correspondance le confirme en quelque sorte dès le 16 juin 1949. « J’ai lu et relu La Peste » indique-t-il, disant aussi à son correspondant, qui a eu de la chance d’entendre Camus, qu’il souhaiterait que cela lui arrive à lui aussi. Mais Feraoun ajoute des précisions qui construisent l’arrière-fond des relations entre les deux hommes.
Tu sais que je le connais depuis longtemps : en 1937, de vrais démocrates algérois décidèrent de faire paraître un journal libre (actions de 200 F majorité instituteurs). Eh bien Camus était rédacteur en chef d’Alger Républicain. Et en 1937 il a publié un reportage retentissant sur les Kabyles et la Kabylie. Il a vu pas mal d’instituteurs kabyles et ces gens-là ne l’ont pas oublié. (idem)
Certes Feraoun se trompe légèrement sur les dates : les articles sur la Kabylie sont publiés en juin 1939. Mais il est important de noter l’image que Feraoun conserve près de dix après d’un Camus attentif à la Kabylie et au monde instituteur, à la démocratie et à la misère. Elle construit l’image de ses relations avec Camus. L’implication du milieu « instituteur » a été peu souvent relevée dans les études sur Alger Républicain. En fait la liste des 24 premiers actionnaires et administrateurs du journal ne comprend que quatre instituteurs2 . Relevons que le nom de certains de ces quatre instituteurs nous entraîne vers l’École normale de Bouzaréah où Feraoun fit ses études. René Pestre et Mohammed Lechani, « un des trois musulmans dont deux instituteurs3 » du groupe de départ sont des anciens de cette école4. Lechani est notamment, au moment de la parution du roman de Feraoun, conseiller municipal de Fort-National où l’écrivain sera lui-même en poste et conseiller municipal quelques années plus tard. Le 6 octobre 1938, il co-signe en compagnie notamment du second « instituteur musulman », Kadour Makaci un texte « à nos frères musulmans » :
Il manquait, en notre département, un vrai quotidien où nous pouvions sur un même pied d’égalité que nos camarades européens et dans un même esprit de mutuelle fraternité, défendre librement nos légitimes revendications et obtenir régulièrement l’insertion des communiqués de nos divers groupements5.
2 Réponses pour cet article
Bonsoir,excellente initiative que votre revue et ce dossier sur Feraoun.A ce sujet,vous devez sans doute savoir que José Lenzini vient de lui consacrer une biographie en France aux éditions Actes Sud.
Concernant Mohand Lechani et non pas Mohammed (arabisation arbitraire coloniale) il n’a jamais été conseiller municipal de Fort-National mais Conseiller Général.
Il y a au sujet de ce grand pionniers de nombreuses références bio-bibliographiques sur sa fiche wikipédia.
Auteur notamment du projet de fusion des enseignements qui a mis fin aux humiliantes discriminations scolaires sous la colonisation,cette figure engagée mérite que vous lui consacriez tout un dossier
Cordialement et bonne continuation
Bonsoir,excellente initiative que votre revue et ce dossier sur Feraoun.A ce sujet,vous devez sans doute savoir que José Lenzini vient de lui consacrer une biographie en France aux éditions Actes Sud.
Concernant Mohand Lechani et non pas Mohammed (arabisation arbitraire coloniale) il n’a jamais été conseiller municipal de Fort-National mais Conseiller Général.
Il y a au sujet de ce grand pionniers de nombreuses références bio-bibliographiques sur sa fiche wikipédia.
Auteur notamment du projet de fusion des enseignements qui a mis fin aux humiliantes discriminations scolaires sous la colonisation,cette figure engagée mérite que vous lui consacriez tout un dossier
Cordialement et bonne continuation
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