L’ivrEscQ : Le personnage principal, Mahfoud assiste à un changement inquiétant. La jeunesse qui se noie dans les fléaux sociaux à cause du chômage. Pourquoi avoir choisi Le Ruisseau (Alger) pour refléter cette débauche ?
Youcef Tounsi : Dans Cendres froides Mahfoud, vieil employé des abattoirs et enfant du Ruisseau, prend conscience des mutations profondes que connaît son vieux quartier tandis que disparaît le vieux bâti de cet ancien quartier industriel et artisanal de la capitale, jugé encombrant par les aménageurs mais source de convoitises foncières pour des investisseurs immobiliers tapis dans l’ombre. Cela va être l’occasion pour lui d’évoquer sa nostalgie sereine et les souvenirs qui ressurgissent pendant qu’il nous promène à travers les rues, ruelles et avenues qui subsistent encore en nous interpellant sur les chantiers en cours de réalisation. C’est tout un pan de l’histoire de ce quartier, telle que l’exprime la subjectivité d’abord de Mahfoud, puis celles de Baya l’infirmière, d’Achour le révolté, de Moh Syndicat, Mahmoud et tant de personnages du roman, de-puis les réjouissances de l’Indépendance jusqu’à la désespérance d’une jeunesse en mal de vivre, qui défile devant nos yeux, de page en page et de ligne en ligne. Sur fond d’évocation de moments intenses d’émotion et de sacrifice pour arracher la liberté, c’est le parcours de personnages hauts en couleurs qui ont peut-être marqué de leur empreinte le passé et le présent du quartier mythique du Ruisseau comme cela a pu être le cas dans certains quartiers populaires et dans d’autres quartiers, d’autres villes et d’autres villages du profond pays. C’est aussi le chant du cygne de l’un des lieux les plus symboliques du quartier, constitué par les pavillons et infrastructures des grands abattoirs d’Alger, pourtant susceptible d’être réhabilité pour en faire un lieu central de l’expression culturelle et artistique comme l’avaient souhaité des acteurs de la culture dans une fameuse pétition et l’initiative avor-tée en son temps de son classement en tant que patrimoine par le ministère de la Culture. Sa disparition programmée risque, s’il n’y a pas de sursaut salvateur, d’effacer à tout jamais la mémoire de plusieurs générations qui y ont vécu, travaillé et rêvé. Plongé dans l’atmosphère fiévreuse de ce haut lieu, le lecteur découvre le rythme harassant du travail à l’abattoir, les difficultés inhérentes aux aléas du marché de la viande frappé par la désorganisation de la production nationale, les comportements spéculatifs de certains opérateurs au fil de la libéralisation sauvage et l’in-suffisant contrôle de cette activité de-puis l’abattage des animaux jusqu’à la commercialisation des viandes. Enfin, ce sont tour à tour, les soucis du quotidien des familles modestes et leur désarroi devant les incertitudes du futur.
L’ivrEscQ : Peut-on dire que votre roman est un appel de détresse, décrivant une jeunesse ayant le mal de vivre ?
Youcef Tounsi : Non ! Mais c’est une lecture possible, je suppose. La seule détresse qui est évoquée avec force est celle des familles dont sont originaires les harragas livrés aux filières des passeurs clandestins profitant de leur désarroi ou les jeunes qui s’adonnent aux stupéfiants et autres drogues destructrices parce que des réseaux maffieux se sont emparés de leur sort, tirant des profits énormes de ce vaste marché globalisé. Il est vrai que, comme l’affirme un grand éditeur de la place d’Alger et néanmoins excellent écrivain, selon moi : «Il faut respecter la liberté des écrivains. Chaque auteur a le droit d’écrire sur une question ou un thème quelconque, sans que cela ne soit interprété par une prise de position». Ceci dit, le lecteur a tous les droits lui aussi de faire sa propre lecture et de retenir du livre, roman, récit ou poème, ce qui lui semble le plus important à conserver. Le roman est une fiction et, en tant que tel, il exprime la subjectivité de l’auteur, sa conception du monde qui l’entoure et le livre au partage de ceux qui vont le lire, en leur offrant le propre imaginaire de l’auteur.
Suite de l’article dans la version papier
abonnez-vous à L’ivrEscQ
Il n'ya pas de réponses pour le moment.
Laissez un commentaire