Qu’en est-il de la librairie Elahaeb El Mokades de Djelfa ? Son responsable, Abdelkader Haffef a débuté en 1980, quand l’ex-SNED portait le nom d’Ibn Rostom. Le poste de chef d’agence étant vacant, il avait postulé, alors qu’il était encore économe à l’Institut technologique moyen de Djelfa : « J’aimais beaucoup les romans policiers, les romans classiques universels, les livres d’une manière générale… À cette époque, beaucoup de hauts fonctionnaires, de magistrats passaient à notre librairie. Je me souviens aussi du passage de Waciny Laredj, jeune professeur de l’université d’Alger… J’avais aussi organisé des mini foires du livre pour l’ENAL à la maison de la culture Ibn Rochd de Djelfa. La clientèle était extraordinairement nombreuse. Il y avait une soif de lire et cela dura jusqu’en 1987. »
Mais la vie est faite de hauts et plus de bas encore. Aussi, par un triste soir d’hiver de 1997, époque de la dissolution de la SNED, suite au Plan d’Ajustement Structurel, un liquidateur tout juste arrivé de la capitale demande au gérant de lui remettre sur le champ les clefs de l’agence. C’était le moment où Abdelkader Haffef venait à peine de faire son inventaire de la journée et de baisser le rideau métallique d’Ibn Rostom. Il était quasiment (terrassé par la nouvelle) sur le trottoir. Jusqu’à aujourd’hui, Abdelkader n’oublie pas les larmes aux yeux qu’il a eues en entendant marteler pareils mots à son oreille ! Dix-sept ans de sa vie de travail et loyaux services s’en trouvaient offensés, sinon humiliés par un anonyme fonctionnaire zélé, pressé. Pis encore : dans le magasin fermé, Abdelkader venait d’oublier son burnous en poils de chameau qui fait, comme on le sait, la réputation de la région de Djelfa.
Ce burnous ne sera récupéré que deux ans plus tard, en 1999, quand l’État décidera de rétrocéder les ex-agences SNED à leurs ex-gérants, comme Hadj Abdelkader. En dépit de toutes les entraves et lenteurs pour la cession du local dans le cadre de la vente des biens de l’État, malgré toutes les contraintes du métier qui ne nourrit presque plus son homme, il est resté fidèle à la profession du livre, avec son fils Mohamed qui (il l’espère fortement) prendra sa relève. « Nous avons débuté très difficilement, se rappelle-t-il, un autre collègue et moi en héritant d’un stock de l’ancienne ENAL constitué d’une grosse part d’invendus ayant pour thème la guerre d’Algérie, quelques romans, récits et poésies ». La situation leur apparaissait si désespérée que son collègue finit par abandonner.
« Ce n’est que grâce à des éditeurs de bonne renommée que nous avons pu remonter la pente. En fait, c’est surtout grâce à un grand distributeur de Blida, Mohamed Benzekour, qui nous a fait confiance, un homme qui a toujours cru au destin du livre, un homme qui savait être patient et qui, à ce jour, continue de nous approvisionner en produits en nous accordant le temps suffisant pour le rembourser… »
Abdelkader Haffef, comme tous ses confrères d’ici et d’ailleurs, partage depuis maintenant plus de trente ans les émotions des lecteurs de tous âges, des auteurs, de toute la famille du livre avec tout leur lot d’attentes, d’espoirs réels, imaginés ou vains, de désillusions mais aussi de joies si belles parfois, si furtives souvent.
« Notre lectorat principal, dit-il, c’est la famille de l’université. Ce sont aussi les fonctionnaires. Ce sont les enseignants du secondaire qui, pour un certain nombre d’entre eux, sont en contact permanent avec moi ».
En fait, quand on se renseigne, auprès d’un certain nombre de lecteurs et lectrices assidus de la ville, on s’aperçoit qu’Abdelkader Haffef a constitué une véritable tribu des amis (toutes générations confondues) du livre autour de sa librairie. Certains d’entre ces fidèles ont poussé le bouchon jusqu’à éditer des ouvrages à compte d’auteur (livres parascolaires, études sociologiques, essais économiques, guides touristiques ou historiques de la ville de Djelfa et de ses environs) qu’ils laissent en compte dépôt à Elahaeb El Mokades.
Abdelkader Haffef, un libraire satisfait ? Plein d’humour, il nous répond : « Ici, nous stagnons alors qu’ailleurs d’autres ont déjà trouvé leur place. Mon vœu est, d’abord, que des écrivains algériens acceptent de se déplacer à Djelfa pour y rencontrer des lectrices et lecteurs ; ensuite, que les éditeurs acceptent de revenir à la formule du dépôt-vente. Cette double action ne contribuera que grandement à la relance de la lecture sur le long terme. »(…)
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